Blog sur le JDR, la littérature fantastique, des portraits de rôlistes, par un rôliste français vivant au Japon
5 Septembre 2026
Ce récit est le premier d'une longue série inspiré d'une campagne de Dystopie jouée séparément avec deux joueurs. Chacun commence son aventure dans une partie du monde différente du monde. Ils ne se connaissent pas, n'évoluent pas dans les mêmes contrées et ignorent jusqu'à l'existence de l'un et l'autre. Pourtant leur destin finiront par se rejoindre.
6:00 au petit matin. L’appartement de fonction, situé au niveau 1 de l’Acropole, est déjà baigné d’un soleil puissant. L’immense baie vitrée offre une vue plongeante et saisissante sur la cité de Véga, et sur son dôme de verre qui filtre le ciel.
Dans la salle à manger, Cassiel tient sa fourchette et son couteau avec une grande concentration. Elle pose son index le long du manche du couteau, et coupe la tranche de bacon sur son assiette, où deux oeufs au plat frais s’y trouvent. Sur la table, une miche de pain chaude, qui vient d’être livrée par le cathé-tube de l’appartement.
De la vraie nourriture. Une denrée rare, luxueuse, que seuls des citoyens méritants peuvent s’offrir de temps en temps. D’ordinaire, c’est un tube de nutriments, de protéines, vitamines et minéraux, qui est ingéré par le cathétek intégré au bras de tous les citoyens natifs de Véga.
Mais chaque matin, Astrée Voss, sa mère, tient à ce rituel avec sa fille, avant qu’une longue journée commence. Astrée est gardienne de la morale et agent plénipotentiaire, enquêtrice et juge au service du prestigieux département de la Vertu. Cassiel, conçue à la « pouponnière » avec du matériel génétique soigneusement choisi, suit les pas de sa mère adoptive, en étudiant à l’Université de Hautes Etudes de la Vertu. (HEV)
Astrée déguste elle aussi le même petit déjeuner. Manger à l’ancienne est rare au 27ème siècle, mais cette lenteur volontaire possède une vertu que les cathéteks ont fait oublier, cette impression que le temps s’écoule un peu moins vite.
Les yeux gris pâles profonds d’Astrée se confondent dans ceux verts émeraudes de sa fille.
Cassiel sourit légèrement, mâchant avec lenteur et méthode la bouchée d’oeuf, de bacon et de pain dans sa bouche.
Un café chaud trône sur la table, embaumant la pièce de son odeur douceâtre et chocolatée.
ーTa journée d’hier s’est bien passée ma chérie ? Demande posément Astrée, brisant le silence.
ーJ’ai eu un petit accrochage avec le professeur d’histoire.
Astrée réprime un léger sursaut.
Un accrochage avec un professeur de l’HEV n’arrive jamais.
Mais sa profonde maîtrise de soi lui permet de le cacher complètement à Cassiel.
Continuant de manger avec cette lenteur méthodique qui la caractérise, elle reprend
ーQue s’est il passé en histoire ?
ー Le professeur racontait des bêtises sur l’histoire de l’Exode.
Cette fois, Astrée repose ses couverts avec une infinie délicatesse.
Elle joint ses deux mains devant son menton et pose toute son attention sur sa fille.
— Tu veux me raconter ? demande-t-elle.
Cassiel relève les yeux vers sa mère.
— Quand le professeur a dit la chose suivante :
« Lors de l’Exode, Véga était destinée à accueillir toute l’humanité sans exception. Hélas, beaucoup refusèrent de migrer vers la station et choisirent de rester en arrière, pour y mourir ou, pour certains, survivre dans la Fosse. »
Elle marque une courte pause.
— Ce qu’il dit est erroné. L’Acropole a été créée par les fortunés, pour les fortunés. L’accès à Véga n’a jamais été réellement universel. C’est pour cela qu’une grande partie de l’humanité a été abandonnée.
Astrée reste immobile, sans trahir la moindre émotion.
— Tu sais que ce n’est pas dans les habitudes d’une élève de l’HEV de contredire l’histoire officielle de Véga ?
— Si l’histoire officielle est fausse, il convient de la corriger.
Astrée laisse le silence s’installer après les derniers mots de sa fille.
Puis elle reprend :
— Et ce que tu as dit à ton professeur… tu l’as entendu quelque part ? Tu l’as lu quelque part ?
— Non…
Cassiel baisse les yeux vers son assiette.
— Je le sais, c’est tout.
Elle hésite.
— Je ne peux pas vraiment l’expliquer.
Elle fuit le regard de sa mère et se concentre à nouveau sur l’assiette.
Astreé observait la scène qui venait de se dérouler.
Cassiel n’avait ni le tempérament d’une provocatrice, ni celui d’une menteuse.
C’était précisément ce qui rendait ses paroles si préoccupantes.
Mais il y avait autre chose. En scrutant le visage de sa fille, attentive au moindre mouvement de ses yeux et de sa bouche, Astrée avait décelé un doute, comme une envie de parler aussitôt réprimée.
Astrée rabaisse le ton de sa voix pour se faire plus douce et prudente.
ーMa chérie, si tu as quelque chose dont tu veux parler, tu sais que je suis là. Tu peux tout me dire sans crainte.
Et d’un geste aussi rare qu’inattendu, elle pose délicatement sa main sur celle de sa fille. Cassiel frémit légèrement.
— Je rêve d’une femme… une femme très triste.
Sa voix se fait plus basse.
— Une tristesse si profonde qu’elle ne semble même pas être la mienne. Parfois, je me réveille au milieu de la nuit les larmes aux yeux… comme si j’avais pleuré pendant des heures.
Astrée écoute sans le moindre mouvement, gardant sa main sur celle de sa fille.
ーEt cette femme, tu la connais, tu l’as déjà rencontrée quelque part ?
ーNon. Je ne l’ai jamais rencontrée. Je sais juste qu’elle est très triste.
ーMais tu es sûre de ne l’avoir jamais vue ? Sur un écran, dans la ville, quelque part ?
ーNon.
Astrée marque une pause, analysant les paroles pour le moins équivoques de Cassiel.
Elle laisse un silence se prolonger.
ーEt cette femme, tu pourrais me la décrire…Peut être me la dessiner ?
ー Oui, je pense.
Sans un mot, Cassiel saisit une tablette et un stylet. En quelques traits hésitants, elle esquisse le visage d’une femme aux longs cheveux d’apparence crasseuse, vêtue de haillons et de bandes de tissu autour des mains. Ses traits sont tirés, marqués par une immense fatigue et une profonde tristesse.
Soudain, le holocom d’Astrée sonne. Un appel du central des opérations du département de la morale.
Lançant l’appel sur le holodeck de son appartement, la figure d’une femme portant le même uniforme qu’Astrée se dessine.
« Gardienne Astrée Voss, une affaire au comptoir d’intégration des terres natives requiert notre attention. Un certain Ilan Verssier, fonctionnaire travaillant à l’examen des candidatures a été pris en flagrant délit de falsification du dossier d’une famille de Natifs. La personne est aux arrêts et on vous attend pour l’interrogatoire et le jugement. Une patrouille vous attend en bas de chez vous dans 5 minutes. Terminé. »
Astrée se tourne vers Cassiel
ー Je dois partir ma chérie, mais j’aimerais qu’on en reparle tranquillement ce soir toutes les deux, d’accord ?
Elle marque une pause, attendant la réaction de Cassiel qui hoche la tête.
Elle rajoute:
ーEt s’il y a quoi que ce soit, appelle moi.
A l’entrée de l’immeuble, un véhicule volant avec cinq soldats armés attendent.
Le gradé fait un salut à l’approche d’Astréa. Sans cérémoniel, elle pénètre dans le véhicule qui met le cap sur le lieu de détention du fonctionnaire.
L’officier du peloton fournit le dossier et les éléments constitutifs de base de l’affaire.
Ilan Vercier, 35 ans, Civis de niveau 8, présente un dossier vierge de toute infraction, jusqu’à celle d’aujourd’hui.
D’après les premiers interrogatoires, il aurait falsifié le dossier pour permettre à la famille Arel d’intégrer Vega sans encombres.
La raison fournie pour sa faute: il s’inquiétait du sort de l’enfant cadet de la famille.
Astréa, intérieurement, marque une pause dans sa réflexion. Elle pose son regard sur l’officier qui hausse les épaules, lui montrant que c’était écrit noir sur blanc sur le dossier.
L’entretien avec Ilan Vercier dure près d’une heure.
Face à Astrée, l’homme ne cherche jamais à se justifier. Son dossier est pourtant irréprochable. Quinze années de service sans la moindre sanction, des évaluations exemplaires, des collègues qui ne lui connaissent aucun engagement politique.
Un homme ordinaire.
À plusieurs reprises, Astrée lui demande pourquoi il a falsifié le dossier de cette famille.
La réponse revient toujours.
— Je ne pouvais pas les laisser là-bas.
Toujours les mêmes mots.
Toujours cette incompréhension dans son regard.
Astrée ne hausse jamais le ton.
Elle ne cherche pas à le piéger.
Simplement à comprendre.
Progressivement, Ilan raconte.
Depuis plusieurs nuits, il rêve d’une petite fille. Il ne connaît ni son nom ni son visage avec précision. Seulement ses yeux. Une peur immense. Une tristesse qui lui serre la poitrine à chaque réveil.
— Ce n’était pas ma tristesse…
Lorsque le dossier arrive sur son bureau, il reconnaît immédiatement la fillette.
Il baisse la tête.
— Puis j’apprends… que son petit frère est mort.
Sa voix se brise.
— Je ne pouvais pas les laisser là-bas.
Astrée referme doucement le dossier.
Longtemps, elle garde le silence.
Puis elle parle avec cette douceur qui lui vaut le respect de ses collègues.
— Ilan, ce qui vous arrive n’est probablement pas un choix conscient. Je pense que vous avez besoin d’aide.
Elle lui propose un reconditionnement chimique destiné à effacer ces souvenirs parasites et à retrouver son équilibre.
L’homme reste silencieux quelques secondes. Puis acquiesce lentement.
***
À peine le dossier Vercier refermé, Astrée prend la direction de l’Université des Hautes Études de la Vertu.
Le bâtiment domine un vaste jardin minéral où des étudiants, vêtus de leurs uniformes blancs, circulent en silence entre les cours.
Le doyen l’attend dans son bureau.
Après les salutations d’usage, il va droit au sujet.
— Je souhaitais vous rencontrer au sujet de votre fille.
Astrée reste immobile.
— Cassiel est une excellente étudiante. Curieuse, brillante… et appréciée de ses professeurs.
Il hésite.
— C’est précisément pour cette raison que je préfère vous parler avant que cette histoire ne prenne de mauvaises proportions.
Il lui relate alors l’épisode du cours d’histoire.
Sans jamais hausser le ton, Cassiel a contesté la version officielle de l’Exode devant tout l’amphithéâtre.
Le professeur lui a demandé ses sources.
Elle a simplement répondu :
« Je le sais. »
Le doyen laisse un silence.
— Madame Voss… une société repose autant sur la confiance que sur ses institutions.
Il croise les mains devant lui.
— Les Insoumis n’ont pas besoin d’avoir raison. Ils ont seulement besoin de convaincre quelques personnes que l’histoire officielle ment.
Son regard se pose sur Astrée.
— C’est ainsi que naît le doute. Et le doute est une graine qui pousse vite.
Astrée acquiesce lentement.
— Je comprends.
— Je ne souhaite aucune sanction contre votre fille.
Le doyen sourit faiblement.
— Je vous demande simplement de lui rappeler que certaines convictions doivent être étayées. Sans quoi elles deviennent des opinions… et les opinions, lorsqu’elles prétendent corriger l’Histoire, finissent souvent par nourrir les extrémismes.
Astrée se lève.
— Merci de m’avoir prévenue avant d’engager une procédure.
— C’était la moindre des choses.
En quittant l’université, Astrée propose à Cassiel de rentrer à pied.
Le parc des Fondateurs borde l’Acropole sur plusieurs centaines de mètres. Les allées impeccablement entretenues serpentent entre les arbres centenaires transplantés depuis la Terre, les bassins d’eau claire et les sculptures dédiées aux bâtisseurs de Véga.
Toutes deux marchent côte à côte.
Le silence ne leur pèse pas.
Il a toujours fait partie de leur relation.
Après plusieurs minutes, Cassiel prend la parole.
— Je crois qu’ils sont ici.
Astrée tourne légèrement la tête.
— Qui ?
— La famille.
Elle hésite.
— Celle dont je t’ai parlé… la femme de mes rêves.
Astrée ne répond pas.
Cassiel poursuit.
— Je ne sais pas comment l’expliquer… mais je suis presque certaine qu’ils sont arrivés sur Véga.
Cette certitude. Encore.
Toujours sans la moindre explication.
Astrée laisse passer quelques secondes.
— Tu parles de la famille dont le dossier est passé ce matin au Département de la Vertu ?
Cassiel acquiesce.
— Oui.
Elle relève les yeux vers sa mère.
— Tu pourrais les retrouver, n’est-ce pas ?
Astrée ralentit légèrement le pas.
— Ce dossier ne relève plus de ma juridiction.
— Mais tu pourrais demander.
— Ce ne serait pas conforme aux procédures.
Cassiel s’arrête de marcher.
— Maman…
Sa voix est presque un murmure.
— Ils ont besoin d’aide.
Astrée soutient son regard.
— Je comprends ton inquiétude.
Puis, avec le calme qui la caractérise :
— Mais je ne peux pas intervenir dans la vie de citoyens sans fondement légal.
Le silence revient.
Les deux femmes reprennent leur marche.
Au bout de quelques mètres, Cassiel tourne lentement la tête vers sa mère.
Son regard est triste.
Pas parce qu’elle n’obtient pas ce qu’elle demande.
Parce qu’elle espérait autre chose.
Astrée le voit immédiatement.
Depuis toujours, elle sait lire les visages.
Celui de sa fille plus encore que les autres. Et cette expression lui fait l’effet d’une lame froide.
Ce n’est ni de la colère. Ni de l’incompréhension. C’est de la déception.
Une déception silencieuse.
Depuis que Cassiel est entrée dans sa vie, Astrée s’est efforcée d’être irréprochable.
Chaque décision. Chaque parole. Chaque geste.
Elle voulait être, pour elle, l’image même de la Vertu.
Pour la première fois, elle a l’impression d’apercevoir une fissure dans ce regard qui l’a toujours admirée. Et cette simple pensée lui est infiniment plus douloureuse que n’importe quel reproche.
***
Alors que leur promenade touche à sa fin, l'holocom d'Astrée sonne.
L’appel provient du Département de l’Immigration.
— Gardienne Voss ?
— Oui.
— Nous avons… une situation inhabituelle.
Astrée attend.
— Une femme actuellement retenue en centre de rétention a demandé à vous rencontrer.
— Moi ?
— Oui.
Un silence.
— Elle vous a désignée nommément.
Astrée fronce imperceptiblement les sourcils.
— Je ne traite aucun dossier d’immigration aujourd’hui.
— C’est précisément ce qui nous étonne.
Une heure plus tard, Astrée franchit les portes du centre.
Le commandant des lieux l’accueille avec un sourire de circonstance.
Un homme sec.
Le visage fermé.
Le genre d’officier qui applique les règlements avec un plaisir à peine dissimulé.
— Merci d’avoir fait le déplacement, Gardienne.
Il l’accompagne jusqu’aux cellules.
— Cette femme affirme vous connaître.
Il jette un regard amusé vers Astrée.
— Pourtant, son dossier indique qu’elle n’a jamais mis les pieds sur Véga.
Ils s’arrêtent devant une cellule.
Une femme est assise au fond.
Les vêtements sales.
Les mains entourées de bandes de tissu.
Les longs cheveux tombent sur un visage épuisé.
À peine relève-t-elle les yeux.
Puis son visage se fige.
Elle se lève d’un bond.
Ses mains viennent agripper les barreaux.
— C’est vous…
Sa voix tremble.
— C’est bien vous…
lle laisse échapper un sanglot.
— Astrée…
Le silence envahit le couloir.
Le commandant tourne lentement la tête vers la Gardienne.
Astrée reste parfaitement immobile.
Mais son cœur vient de manquer un battement.
La femme tend les mains à travers les barreaux.
— Je vous en supplie…
Sa voix se brise.
— Ne nous renvoyez pas…
Elle désigne derrière elle une fillette recroquevillée dans un coin de la cellule.
Une enfant si maigre qu’elle paraît plus jeune que son âge.
— Laissez-nous rester ici…
Astrée demande à consulter le dossier.
Elle s’attend à y trouver une fraude grave.
Un passé criminel. Une menace.
Il n’y a rien.
Seulement des critères administratifs. Logement insuffisant. Revenus trop faibles.
Et une mention, presque anodine : Enfant présentant un état de malnutrition avancé. Aptitude physique jugée insuffisante pour l’intégration.
Astrée relit deux fois cette dernière ligne.
Puis referme le dossier.
Elle relève les yeux vers le commandant.
— Ce dossier mérite une réévaluation.
Le commandant arque un sourcil.
— Vous êtes certaine ?
— Oui.
Sa réponse est calme. Sans hésitation.
— Je prends la responsabilité de suspendre la procédure de renvoi.
Le commandant esquisse un sourire presque invisible.
— Bien entendu, Gardienne.
Lorsqu’elle quitte le centre, il reste seul quelques instants devant la cellule.
Puis il active discrètement son communicateur.
— Ici le commandant Rainer.
Il attend.
— Je souhaite signaler un incident inhabituel au Département de la Vertu.
Une pause.
— La détenue connaissait le nom de la Gardienne Astrée Voss avant leur rencontre.
Encore un silence.
— Oui…
Il regarde la cellule.
— Moi aussi, je trouve cela… intéressant.