Senior Rôliste

Blog sur le JDR, la littérature fantastique, des portraits de rôlistes, par un rôliste français vivant au Japon

Chroniques de Dystopie II: Pas mes Yeux

Episode précédent: Les rêves interdits

Sasha se réveille avec un épouvantable mal de crâne.

Que s'est il passé ?

Tout baigne dans un brouillard assomant.

Il est dans son lit. Quelqu'un est allongé à côté de lui.

Par réflexe, il le secoue. Mais la personne ne réagit pas.

Il regarde sa main. Couverte de sang. Le lit est imbibé de sang, un sang qui goutte par terre et qui s'est déjà répandu sur le parquet.

Ca y est, ça lui revient maintenant.

C'est Ramy, le sbire de Carlos, qui est venu lui chercher des noises. Mais comment...

Ramy est criblé de coups de couteaux. Le couteau est d'ailleurs planté dans la nuque. Un couteau de cuisine.

La céphalée le relance.

"Se souvenir...Retrouver son calme et ses esprits..."

Le Delight. La drogue. Les morts. Le fils de Carlos parmi les victimes.

Voilà. Ca fait deux jours qu'il se cache. Il sait que Carlos veut lui faire la peau.

Il saisit son téléphone. Il appelle James, son amant.

-Yo mec, comment tu vas ? dis James en décrochant, un bruit de fond de discothèque résonnant. Ouah t'as vu l'heure ? 1h30 putain! Tu veux nocer mon chou ?

Sasha marque un temps de pause, se concentrant sur sa respiration qui s'emballait.

- Faut que je te vois.

- Là, maintenant ?

- Oui, maintenant, je t'expliquerais.

- Wow ok mec, zen, ça marche ouais. Tu viens au Red Doll pour nocer ?

- Si on allait plutôt dans un endroit calme d'abord, je te retrouve au troquet en face de la boîte, dans une heure trente.

Il raccroche.

Que faire du cadavre ? Le matelas et la couverture sont tellement imbibées de sang que son odeur lourde et métallique est omniprésente dans tout l'appartement.

Il tente de l'enrouler dans les couvertures. Elles régurgitent du sang dans un bruit de succion. Il s'interrompt.

"Autant se barrer d'ici"

Il prend un sac, y met des vêtements, des sachets de drogues qu'il a conçu, ses carnets de notes et surtout, surtout un sac de la nouvelle drogue qu'il a conçu et qui l'a mis dans ce pétrin.

Rejoignant James au troquet, ce dernier, complètement stone le prend dans ses bras et l'embrasse.

- Pourquoi le rush Sasha ?

- Je...J'suis dans la merde James, j'ai Carlos et ses gars qui veulent me buter, je peux pas rester chez moi.

- Ah ouais...grave mec ta situation. Faut dire que le truc au Delight c'était un vrai bad trip...

Il tire une bouffée d'une cigarette hallucinogène. Il en tend une à Sasha. Il refuse.

- Je suis en sevrage James, pas pour moi.

James hausse les épaules, il tire une nouvelle bouffée.

- Au Delight donc. J'ai jamais vu un truc pareil. Mec, ils ont pris la drogue et ils ont commencé à danser comme des derviches stone genre comme ça.

Il imite une danse grotesque ressemblant davantage à une crise d'épilepsie.

- Et puis ça a commencé avec un premier qui s'est mis à vomir du sang, mais comme genre un geyser tu vois ? Ca giclait de partout c'était chelou à voir mec! Et puis y'avait cette meuf, elle crachait du sang et elle s'arrachait les yeux en hurlant comme un...euh...un truc qui gueule fort quoi tu vois ? La piste est devenue une boucherie. Mec, ça craint ce truc que t'as fait...

Sasha écoute en silence les révélations de James.

La drogue avait pourtant été testée au Candy Shop, sans aucun effets secondaires comme ceux relaté par James. Un sabotage ?

- James, écoute. On va chez toi.

- Chez moi là tout de suite ? Bah écoute moi je demande pas mieux, mais ouais ok. Tu veux pas aller en boîte d'abord ?

- Non. On va chez toi maintenant.

Ils prennent des sandwich au maquereau à emporter. Ils gagnent le logementde James, un studio sale sentant le renfermé, le moisi, l’effluve d’ébats passés encore collés au mur.



- Tu veux te faire un shoot? Ou on baise d’abord ?



Sasha, regarde les alentours du studio. La fenêtre donnant sur l’océan donne un aperçu lointain de l’inégalité des zones éclairées et sombres de Kerguelen. Et plus loin, les ténèbres océaniques.



- Viens, on va baiser d’abord, j’en ai besoin…



Après leurs ébats ayant demandé à James le renfort de sextoys et de drogues érectiles, James sort deux seringues d’un liquide rose fluorescent. 



- Du Projection X mec, c’est la bombe ça je te jure! Ca te fait planer dans toute la ville, tu sors de ton corps et tu flottes partout! Faut qu’t’essaies, ça va te faire du bien.



- Non James, je t’ai dit que je me sevrais. Mais vas y fais toi plaisir. Je vais te faire un massage pendant que tu planes.



- Ah t’es vraiment pas game mec…mais d’accord.



S’injectant le liquide hallucinogène, James s’étend sur le lit, laissant son esprit s’évader sous l’effet de la drogue.
Sasha lui applique un massage.



Mais Sasha n’est plus dans l’appartement. Il est dans une caverne sombre, sentant le sang et les tripes. Il voit des hommes et des femmes massifs, velus, au visage presque simiesque.

Ils déchirent la carcasse d’un animal tué récemment.

Ils arrachent la chair de leurs dents, la dévorent crue. 


Puis une sensation de danger le saisit. Quelque chose à l’extérieur se rapproche. 


Sa main se referme instinctivement sur une hampe de bois. Il se précipite vers l’entrée. C’est la femelle de l’animal, elle est furieuse, elle a senti la mort de son petit et est venue faire payer les chasseurs.

Il court vers elle, lance au poing, prêt à frapper.



James hurle, supplie Sasha d’arrêter.



Sasha étrangle de sa main gauche James, tandis que son poing droit est dressé, prêt à frapper.



- Putain mec! C’est quoi ce délire! Mais arrête putain!!

Sasha recule, il voit son poing dressé.

Il ne comprend pas.

- Euh…Je…Je suis désolé James, j’ai l’impression que je rêvais.

James se redresse

- C’est ton sevrage mec, ça te bousille le cerveau, c’est pour ça qu’il faut que tu le fasses tout doux, pas couper d’un coup comme ça là!

Sasha regarde nerveusement autour de lui.

- Ecoute, je crois qu’on devrait dormir un peu, je t’avoue que je suis lessivé…

James acquiesce. Il invite Sasha à s’allonger près de lui.

Tous deux s’endorment profondément.

Une vibration venant de sa poche.

Sasha sent son portable sonner.

Il regarde l’écran.

Appel inconnu.

Il laisse sonner.

L’appel continue. Il le coupe.
L’appel reprend.

Sasha jette son téléphone dans l’évier et le noie. Le téléphone est HS pour de bon.

Il s’allonge à nouveau, tentant de retrouver le sommeil alors que l’heure est déjà proches des mâtines.

Il entend à nouveau le vibrato d’un téléphone.

Ce ne peut être le sien.

Non, c’est celui de James.

Un appel avec pour nom: « Décroche »

Hésitant d’abord, il laisse trois coups sonner avant de se décider à décrocher.

Un silence.

- Allô ? Dit Sasha

Un bruit de friture métallique en réponse.

Suivi de bribes de mots. Comme si une formulation se construisait.

Soudain, une voix, atone.

- Id….

Un silence

- Ent....


Un nouveau silence

- If....

- Ica….

- Tion....

Un dernier silence.

Puis, d’une voix désormais parfaitement fluide:

- Identification.

Sasha hésite.

L’étrange interlocuteur réitère.

- Identification.

Sasha, épuisé par le manque de sommeil répond sans réfléchir.

- Sasha Morrison.

- Identification validée, êtes vous un proxy ? Demande la voix.

Incompréhension. Sasha ne sait que répondre.

La voix insiste, plusieurs fois

- Etes vous un proxy?

La question reste en suspens. Son écho vivace, comme suspendu dans son esprit.

Il ne sait quoi dire.

- Oui…je suis un proxy.

Une douleur irradiante déchire son crâne. Un sifflement strident l’assourdit.

Le téléphone repart dans une succession de son confus et incompréhensible.

La douleur disparaît aussi rapidement qu’elle est venue.

La communication a été coupée.

Un coup sourd retentit derrière lui.

Il voit une machine flottant dans les eaux noires de l’océan, ventouses collées à la vitre épaisse.

Les yeux rouge de l’étrange machine brillent par intermittence.

La machine fixe Sasha.

Puis elle se détache lentement de la vitre.

Elle disparaît dans les ténèbres des fonds océaniques.

Cette expérience, inattendue, laisse Sasha perplexe.

Il s’assied sur le lit, circonspect, et guettant ses alentours.

Puis il regarde devant lui, à nouveau la fenêtre, vers cet horizon de vert noir.

Hésitant d’abord, il essaie à voix haute:

- Il y a quelqu’un ?

Rien ne se passe.

- Vous êtes toujours là ?

Silence.

Après un temps, Sasha se sent perdu. Que s’est il donc passé ?

Et pourquoi avait il répondu « je suis un proxy » ?

Le réveil de James le sort de sa spirale.

Le noceur trouve Sasha assit sur le bord du lit, le regard fixé vers l’évier.

Il s’approche de lui, enroule ses bras autour de sa poitrine.

- Qu’est ce qui t’arrive encore ? Le sevrage qui t’empêche de dormir ?


- Oui…ça doit être ça.

James sourit intérieurement, satisfait de sa petite victoire.

- Allez viens, je te fais le shoot, tu vas voir, tu vas tout de suite revenir à ton état normal avec ça.

Sasha se retourne vers lui.

- James, j’ai besoin d’un téléphone. Et de cigarettes aussi, tu peux m’en prendre des pas trop fortes ? J’ai pas envie de recommencer avec du trop hardcore…Juste tout doucement.

James se gratte la tête pour exprimer sa perplexité.

- Un téléphone ? Ben t’en as pas un ?

Je l’ai balancé dans l’évier.

- Pourquoi ?

Sasha hésite une fraction de seconde.

- Je veux pas laisser à Carlos une chance de me retrouver. Tu peux faire ça pour moi ?

James grimace.

- Un téléphone ? Ça court pas les rues, mec… Ça va coûter un bras.

Sasha ouvre son sac.À l’intérieur, des dizaines de cachets multicolores soigneusement rangés dans de petits sachets transparents.

- James saisit un sachet.

Ca devrait faire l’affaire. Va m’en trouver un, je reste caché ici pendant ce temps.

Les pupilles de James s’agrandissent aussitôt. Il soupèse le sachet avec un sourire.

- Ok mec…Je vais me débrouiller avec ça et je vais te prendre tes clopes. Peut être même à bouffer aussi, je crève la dalle. Reste tranquille ici d’accord ?

Il sort de l’appartement, laissant Sasha seul.

Le silence s’installe.

L’étrange appel téléphonique continue de hanter le jeune chimiste.

Épuisé, il gagne la salle de bains et ouvre le robinet. L’eau glacée lui coule sur le visage.

Il reste de longues secondes, les mains crispées sur le lavabo.

Un bruit.

En provenance de l’entrée.

Sasha relève brusquement la tête.

Un bruit de cliquetis dans la serrure.

Quelqu’un qui essaie de crocheter la porte.

Sasha se précipite pour saisir un couteau dans la kitchenette, puis se rue dans le placard de la salle de bains pour s’y cacher.

L’intrus a réussi à ouvrir la porte. 
Marchant à pas de loups, il cherche, s’attarde dans le salon.

Un bruissement d’un sac que l’on retourne.

Les pas se rapprochent.

Sasha s’enfonce dans le placard, le couteau de cuisine dans sa main.

La main tremblante, il voit l’ombre de l’intrus se rapprocher.

Puis il voit son visage, tandis que les portes s’ouvrent soudainement.

L’intrus pousse un cri muet.

Sans réfléchir, Sasha se lance sur lui, frappant de son couteau la poitrine de l’homme, surpris.

Il recule, lâchant un cri à la vue de son sang.

Il sort un couteau à cran d’arrêt à son tour.

Sasha le charge et le pousse sur le côté.

Mais l’intrus frappe, et touche Sasha au bras.

Il court dans le salon, hésite, regardant autour de lui.

Il trouve la seringue que James gardait pour lui.

L’intrus charge.

Les mouvements de Sasha s’enchaînent rapidement. Il se saisit de la seringue.

L’intrus frappe, mais rate.

La seringue se plante dans son cou.

L’homme, titubant d’abord, finit par s’effondrer lourdement, aspiré par le pouvoir hallucinogène de l’injection.

Les mains tremblantes, Sasha fixe le corps inanimé.

Un téléphone sonne.

Elle provient de la poche de l’intrus.

Sur l’écran, un nom: Carlos.

Ils ont retrouvé sa trace.

James arrive peu de temps après pour découvrir avec horreur l’homme de main de Carlos inconscient sur son sol.

- Oh putain mec, c’est quoi ça ce bordel ?

Le type a crocheté la porte. Carlos m’a retrouvé, répond Sasha.

Se retournant vers son amant, il marque d’abord un silence avant de lui dire:

- James, c’est décidé, je me barre d’ici. Je peux pas rester à Kerguelen. Je dois partir à la surface avec la prochaine navette. Et il faut que tu m’aides.

Il se rapproche de James, déboussolé par ce qu’il vient juste d’entendre. Il le saisit par l'épaule.

- Il faut que tu m’aides James. Viens avec moi, barrons nous d’ici à la surface.

James, agité, ne sait s’il doit paniquer, rire ou pleurer.

- Mec, ça craint c’est clair…

Il passe une main dans ses cheveux ébouriffés.

- Mais partir c’est chaud. L’hydroport est l’endroit le plus gardé de la ville et les convois sont pas courants… Y a juste les convois qui…

James s’interrompt.

Son regard se fige.

Puis il relève brusquement l’index.

Ses yeux s’écarquillent.

- Attends…La Sangsue !

Quoi, la Sangsue ?

- Il est là! Il est en ville depuis hier, et il repart demain! C’est un vieux poto, il fait le lien avec la Fosse. Si y a bien un mec pour te faire sortir c’est lui!

Il saisit déjà son téléphone.

- Attends…laisse moi l’appeler. Si on peut arranger un deal…mec…Ca peut marcher !

Devisant avec la Sangsue, James aborde un tas de sujet sauf le principal. Sur un rappel amical de Sasha, James pose enfin la question et obtient une entrevue pour Sasha, au Palace Hôtel du quartier des casinos.

Ne souhaitant pas laisser le sbire de Carlos sur place, ils l'emmènent, toujours inconscient, dans un coin de rue où ils l'y abandonnent.

Dans les faubourgs humides, où une moisissure marron verdâtre s'est accumulée sur les enseignes, des patrouilles de police semblent à la recherche de quelqu'un.

Sans prendre de risques, Sasha et James s'aventurent avec la plus grande discrétion jusqu'au perron de l'hôtel, où un majordome en tenue impeccable, monte la garde.

A leur approche, celui ci les arrête.

- Hôtel réservé aux membres...et vous n'êtes pas membre.

- Mec, on a rendez vous avec la sangsue, nous fait pas perdre notre temps! lui réplique James.

S'enquérant de la véracité de ces dires à l'intérieur de l'hôtel pendant un instant , le majordome revient et, impassible, fait signe à Sasha de rentrer, laissant un James dépité à l'extérieur.

Un ascenseur soigné conduit Sasha au sommet de l'hôtel, où un homme au teint basané, habillé dans des tons qui ne sont clairement pas de Kerguelen, l'accueille et l'escorte jusqu'à la suite, où la Sangsue l'attend.

Là, avachi dans un large canapé de 8 places en équerre, entouré de 4 hommes d'armes - des gens de la Fosse très probablement - il invite Sasha à s'asseoir.

- James me dit que tu as une proposition à me faire en échange d'un droit de passage vers la surface ? Je t'écoute.

Sasha lui explique la synthèse de cette nouvelle drogue qui a fait des ravages récemment au Delight, mais il accuse un concurron au candy shop d'avoir altéré sa molécule. Il propose de lui épargner les allers venues vers Kerguelen pour s'approvisionner en drogue, et de les produire localement à la Fosse.

Il propose alors, pour prouver à la Sangsue de tester sa drogue.

Celui ci accepte à condition qu'il la prenne d'abord pour s'assurer que ce qui est arrivé au Delight ne se renouvelle pas ici.

Sasha s'éxécute. La drogue le propulse au travers de dizaines de visions.

Des visages qui ne sont pas les siens.

Au travers d'yeux qui ne sont pas son regard.

Il voit une cité immense dans le ciel, une jeune fille aux cheveux blancs.

Il voit un homme frappant une forge, regardant au loin une large crevasse avec des habitations creusées à même la roche en vis à vis.

Il est dans une discothéque à danser intensément.

Le son de la musique.

Le coeur qui bat de concert avec les percussions.

La chaleur.

La sueur.

Il voit un homme en uniforme et des soldats derrière une vitre blindée, il frappe de ses mains, regarde derrière lui, pour voir un homme et une enfant chétive, assis sur un banc, dans ce qui semble être une cellule.

Il est de retour dans la suite. La Sangsue, voyant Sasha indemne et revenu à lui, essaie à son tour.

Le trip le propulse violemment dans des convulsions, générant une angoisse passagère parmi ses hommes. Mais il revient à lui quelques minutes plus tard.

- Et ben mon bonhomme...Cette drogue là...C'est de la bombe!

Puis il regarde Sasha, un grand sourire aux lèvres.

- Toi et moi on va faire fortune. Je veux bien te prendre avec moi lors de mon retour, mais c'est un gros risque que je prends.

Il se sert un verre d'alcool.

Puis un deuxième qu'il tend à Sasha.

- A la Fosse, tu seras un étranger complet, là bas, on fonctionne par clan et il faut un clan pour te protéger des autres. Je t'assurerais cette protection, et en retour...Tu travailleras pour moi, jusqu'à ce que je considère ta dette payée.

Sasha se lève, et lui tend la main.

- Marché conclu.

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