Blog sur le JDR, la littérature fantastique, des portraits de rôlistes, par un rôliste français vivant au Japon
13 Novembre 2025
Ce qui suit est une reprise d'un récit de partie Horrifique résumé par notre MJ Patrick. Je vous en offre ici une version personnelle "côté joueur". Merci à Patrick pour l'organisation, ainsi qu'à Christophe et Estelle pour l'excellent moment passé autour de cette table expérimentale.
Par ce récit, je vous invite à découvrir ce que l'on peut faire avec un jeu qui se présente comme une boîte à outil pour MJ, et dont l'histoire se construit une fois tout le monde réuni autour d'une table.
19 octobre 1918, bourgade de Rochdale, Maine, Etats Unis d'Amérique.
12h à 17h
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C'est un jour nouveau pour Joséphine Lee, descendante de migrants chinois, aujourd'hui héritière d'une grande fortune laissée par feu son sévère grand-père, James Lee, mort à 117 ans. Rochdale est une bourgade sans prétention qui respire la tranquillité. Un bourg qui s'est construit autour de l'industrie ferroviaire, et grâce notamment à l'usine Wittenberg & Lee, spécialisée dans les rivets de rails de chemins de fer, et son emplacement stratégique qui fut le lieu d'un grand échangeur ferroviaire après la Guerre de Sécession.
James Lee, migrant chinois venu du Xinchuang, est notoirement connu par les habitants de Rochdale, pour avoir trempé dans le trafic d'esclaves chinois qui ont travaillé parfois jusqu'à en perdre la vie sur les interminables chantiers de l'expansion du rail.
Joséphine, sa petite fille, seule descendante survivante, a hérité de la grande bâtisse de ce grand père tant craint, un manoir aux atours victoriens outranciers, déteignant comme une mauvaise aquarelle sur le paysage sobre de Rochdale. Cette maison, elle en a hérité, ainsi que tout l'argent entreposé dans les différentes banques du pays, et les titres possédé par le magnat chinois. Explorant son nouveau logis, elle découvre une chose si surprenante qu'elle ne peut se retenir d'inviter deux de ses amis chers pour leur partager cette trouvaille.
Bryan Mason, un écrivain de Boston dans la jeune quarantaine, spécialisé dans la littérature fantastique et horrifique, dont Joséphine a dévoré tous les ouvrages et avec qui elle s'est liée d'amitié.
Virginia RedHawk, une amérindienne chamane dans la fleur de l'âge, connaissant également Bryan, avec qui elle partage, lors de leurs retrouvailles, des herbes hallucinogènes de son cru qui nourrissent l'imagination de l'écrivain.
Ayant été contactés par télégramme deux semaines auparavant, les invités se retrouvent à l'entrée du manoir, accueillis par Joséphine. Celle ci, après les salutations de convenance, ne peut réprimer son excitation de leur montrer ce qu'elle a trouvé. Traversant les couloirs et pièces lambrissée de bois sombre de la demeure, elle les conduit à une vaste bibliothèque débordant d'ouvrages de tous âges et de tous domaines: littérature, histoire, anthropologie, journal d'explorateurs inconnus aux temps de la découverte de l'Amérique... Joséphine monte sur une échelle et va pour saisir un ouvrage qui déclenche un mécanisme ouvrant une porte dérobée dans une étagère de la bibliothèque.
L'excitation commence à monter chez Bryan, "Un passage secret! Comme c'est excitant! " et s'engouffre à la suite de Joséphine, suivi par Virginia, plus sur ses gardes. Longeant un couloir sombre creusé à même la roche, Joséphine emprunte un escalier descendant qui les conduit tous les trois dans une salle incongrue. De forme vaguement ovale, la salle se présente comme une sorte de musée improvisé, exposant des objets amérindiens, des masques, des capes, des ouvrages de cuir mais surtout, au coeur de cette galerie discordante, trône un objet qui retient toute l'attention de Joséphine.
Sur un piédestal, y est posé un cristal aux formes insondables - tant on ne pourrait dire s'il est un ouvrage humain ou le fruit du chaos naturel - dans lequel est emprisonné le fossile d'un insecte géant méphitique...dont la tête miniature est humaine.
Virginia, dès son entrée dans la salle, ne cache pas son inconfort "Ces masques, ils sont impies, maléfiques, il ne faut pas rester ici". Ne pouvant mettre de mots sur l'origine de ces trophées, Virginia sait pourtant, en son for intérieur, qu'ils lui sont familiers. Mais de quelle tribu s'agissait il ?
Bryan, quant à lui, est subjugué par le cristal, et ne peut s'empêcher de bafouiller à voix haute les grandes lignes d'une possible trame de roman à développer. Son excitation est telle qu'il ne se rend pas compte que Joséphine, voyant Virginia dans l'inconfort, s'éclipse avec elle et remonte dans la bibliothèque. Demeuré seul, une envie irrépressible de toucher le cristal le pousse à s'en saisir.
En un flash, Bryan est ailleurs. Dans un désert de sable rouge qui évoque les interminables plaines arides et sableuses de l'Arizona et du Nouveau Mexique, il aperçoit, non loin, un essaim de mouches à tête humaine, virevoltant sous le soleil sombre et brûlant, surplombant un ciel aussi rouge que les dunes. Il tente de voir si les insectes sont vraiment ce qu'ils semblent être. Ces derniers réalisent sa présence, et de concert, tournent leur visage minuscule et abject, fixant d'un regard dément l'écrivain dont la peur commence à perler de son front.
Dans le même temps, Virginia, retournée en haut, partage ses craintes avec Joséphine, l'exhortant à faire fermer ce musée et à se débarrasser des objets qui s'y trouvent. Joséphine, perplexe, cherche à comprendre l'émoi de son amie qui dénote par rapport à l'excitation de Bryan. Virginia évoque les légendes d'une tribu ancienne, évoquée dans les histoires de son enfance contées par sa grand mère, vénérant un dieu arachnide, s'étant adonnée à des rituels de transmutation entre insectes et humains, une tribu qui portait le nom des Mayatés.
À l'instant où les insectes posent leur regard sinistre sur lui, Bryan se retrouve dans la salle sombre, la torche à terre, encerclé par les ténèbres. Remontant vers la bibliothèque, il tombe nez à nez avec le vieux majordome, un britannique prénommé Julian. Surpris, Brian s'excuse en bafouillant un peu, puis, demandant au majordome où la torche doit être posée, la lui tend. Julian s'en saisit et dit à Brian de ne pas s'en inquiéter, puis entre à son tour dans le passage secret, qui se referme derrière lui, laissant l'écrivain perplexe.
17h - 20h
Les trois amis se retrouvent, Bryan partage ses inquiétudes concernant le majordome qui semble bien connaître l'existence du passage secret, ce que Joséphine ignorait manifestement.
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Cette dernière retourne alors dans la salle secrète, pour y trouver un Julian face au cristal, l'oeil vitreux, comme en transe. Elle l'interrompt en lui touchant l'épaule, ce qui suffit à éveiller le vieux majordome. S'enquérant de la raison de sa présence ici, Julian répond qu'il est de son devoir de prendre soin de la maison dans son ensemble. Joséphine pousse l'interrogatoire jusqu'à demander les origines de cette pièce, si celle ci avait été aménagée par son grand père. Mais les réponses de Julian sont incongrues, laissant vaguement entendre qu'il était là avant même que cette maison soit construite...
Virginia, déjà inquiète, insiste pour qu'ils s'éloignent de la maison et qu'ils passent la nuit plutôt en ville. Mais un violent orage déchire soudainement le ciel, et une pluie torrentielle s'abat sur la toiture de la maison.
Joséphine suggère à tout le monde de rester calme et les invite, après un dîner de bien maigre appétit, à prendre un verre d'un excellent whisky trônant dans le salon. Le feu de l'alcool aidant à se remettre de leurs émotions, ainsi que la fumée de l'herbe douce de Virginia, les trois amis, devenus enquêteurs d'un soir bien malgré eux, tentent de trouver un sens à leur récente expérience. Plongeant dans quelques ouvrages de la bibliothèque, Bryan, excellant dans la navigation du labyrinthe des étagères, trouve par une étrange coïncidence le journal d'une expédition chez les Mayatés par un illustre inconnu.
Il y apprennent que les Mayatés, tribu du sud de l'amérique, vénérant un dieu araignée géant, s'adonnant à des meurtres rituels dirigés contre les femmes , dont ils réduisaient les têtes à celle de la taille de gros insectes. De là les hypothèses fusent. Bryan, se mettant dans les chausses d'un de ses héros géniaux, émet la possibilité que le cristal soit une pierre magique offrant pouvoir et longévité, peut être même...l'immortalité!
Le visage de Virginia tourne au livide, Joséphine reste coi, et tandis que Bryan sent l'angoisse monter en lui, des cris de loup au lointain déchire le bruit blanc de la pluie qui tombe.
Leur émoi est de courte durée, avec l'intrusion d'un autre employé du manoir. Un homme à la barbe blanche et hirsute, Vladimir, dégageant une odeur anormale de viande avariée, vient leur annoncer que leurs chambres sont prêtes...Et que les loups ne s'approchent jamais du manoir, dans un fort accent roumain.
Gagnant chacun leur chambre, ils constatent que Vladimir les a placé les unes loin des autres, séparés par un vaste couloir donnant sur une vingtaine de chambres de même taille et agencement.
20h-24h
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Les chambres, au décor classique, et à la literie propre, montrent des signes de négligence avec nombres d'endroits couverts de poussière. Virginia, fait brûler de la sauge sur le pas de la porte et dans sa chambre, attachant au pied du lit un attrape-rêve pour rester en sécurité dans son sommeil.
Bryan, lui, après avoir vérifié la porte et la fenêtre, décide de se coucher, espérant voir le soleil vite reprendre le dessus sur cette nuit sinistre.
Sombrant dans un sommeil profond, Bryan se retrouve à nouveau dans le désert rouge. Le vent souffle si fort qu'il cingle son visage de bourrasques de sable.
Au milieu du désert, entouré de montagnes géantes dont les sommets se perdent dans le brouillard d'un ciel malveillant, il aperçoit, au loin, la forme cyclopéene d'une créature arachnide. Elle est suivie par un essaim informe d'insectes. Ils sont loin de lui, mais l'écho du vrombissement des ailes des créatures volantes monstrueuses résonne jusque dans son esprit. Il fuit en sens inverse, mais autour de lui ce n'est que du désert.
Il regarde derrière lui, la créature gagne du terrain.
Il court à nouveau, mais semble rester sur place, tandis que le vrombissement se fait plus fort. Sur le côté des vestiges de temples inclinés selon un angle impossible lui donnent l'espoir d'un refuge. Il court, mais le temple semble toujours aussi loin.
La créature se rapproche. Le vent des ailes des insectes abjects commencent à lui chatouiller la nuque. Il se retourne, la créature géante, aux pattes de trente mètres de haut est sur lui. Il hurle.
Virginia et Joséphine se réveillent en sursaut. Un cri a déchiré la nuit. Bryan. Virginia se lève et écoute à sa porte, elle en entend une autre claquer violemment dans le couloir.
Dans sa chambre, Bryan s'éveille, inondé de sueur. Mais de se retrouver dans son lit lui apporte un bien maigre répit lorsqu'il se rend compte que ses manches sont couvertes de sable rouge. Paniqué, il ouvre la porte de sa chambre et y jette un regard. Au fond du couloir, devant la grande fenêtre donnant sur l'extérieur, lui tournant le dos, se tient un Julian figé par le spectacle de l'orage. Bryan panique et s'enferme dans sa chambre, désemparé et terrorisé.
Virginia frappe à la porte de Bryan, qui la fait entrer précipitamment, bégayant qu'il avait eu un cauchemar du même cru que la vision quand il avait touché le cristal, et demandant s'il avait vu Julian dans le couloir. Virginia, secouée par le spectacle d'un Bryan d'ordinaire si jovial et enjoué par l'aventure, lui répond, avec douceur, qu'elle n'a vu personne dans le couloir. Elle lui propose qu'ils aillent se réfugier tous les deux dans sa chambre, en attendant Joséphine qui les rejoint très vite.
24h-2h
Une fois réunis, la gravité de la situation n'échappe désormais plus à personne. Virginia réalise que son attrape-rêves n'est plus là. Fouillant partout dans sa chambre, elle en retrouve quelques menus morceaux. L'évidence lui apparait: quelqu'un est entré dans la chambre pendant qu'elle dormait.
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L'orage redouble de violence, Virginia, au bord de la crise de nerfs, accuse le cristal de tous les maux et hurle à Joséphine et Brian qu'il faut le détruire avant que quelque chose de grave ne leur arrive. L'horrible intuition de l'influence Mayaté dans cette maison commence à faire son chemin dans l'esprit de la chamane. Mais Joséphine et Bryan préfèrent le chemin de la sécurité et suggèrent de quitter le manoir sur-le-champ et de rejoindre la ville avec la calèche. Ils partent rassembler leurs affaires laissés dans leur chambre.
Pendant ce temps, Virginia regarde par la fenêtre en contrebas. Un violent éclair illumine le jardin ténébreux, pour révéler avec effroi la présence d'un vieil homme asiatique se tenant debout sous la pluie et fixant la fenêtre. Elle hurle.
Joséphine et Bryan ne tardent pas à rappliquer pour trouver une Virginia terrorisée et en larmes. Elle crie avoir aperçu un homme asiatique dehors mais lorsqu'ils se précipitent pour vérifier, il n'y a personne dehors.
"Mais toi tu me crois Bryan oui? Tu me crois n'est ce pas? Tu me crois quand je te dis que j'ai vu cet homme ??" dit elle à l'écrivain qui assure la croire. Mais Joséphine reste plus perplexe.
"Partons maintenant" dit elle. Mais en saisissant la poignée de la porte, elle se rend compte que celle ci est fermée à clef! Les trois amis sont emprisonnés dans la chambre et se rendent compte, un peu tardivement, que la porte de la lourde porte de la chambre est conçue de façon à garder ses occupants prisonniers, sans aucun mécanisme de déverrouillage à l'intérieur.
Tout se précipite, le seul échappatoire est la fenêtre. Joséphine court et traverse la vitre en la brisant, tombe à terre et se fait une entorse à la cheville. Virginia, perdant pied, recroquevillée sur elle même, se dirige vers la fenêtre sans aucune précaution. Bryan utilise les draps pour lui faire une corde, elle se laisse tomber et fait une mauvaise chute, se brisant le coude droit.
Mais alors que Virginia met pied au sol, la porte de la chambre s'ouvre soudainement. Sur le pas, le vieux Vladimir fixe Bryan tenant le drap. Sans crier gare il se précipite vers lui. Bryan, surpris et gonflé soudainement par l'adrénaline, se jette tête la première par la fenêtre, mais se frappe la tête sur la corniche et tombe violemment à terre sur le dos, perdant connaissance, du sang coulant de son crâne.
Sous la pluie torrentielle, Joséphine, boitant, et Virginia emmènent un Bryan inconscient jusqu'à la cabane du gardien, Vladimir pour s'y barricader. Cherchant couteaux ou autres armes pour se défendre, Joséphine est interpellée par un vrombissement provenant d'une trappe dans le sol.
La trappe donne sur un escalier de pierre descendant. Bryan reprend connaissance mais est sonné par sa blessure à la tête. Il s'assied sur le lit de la maison du gardien et dit à ses amies qu'il les rejoindra après avoir repris son souffle et ses esprits.
Les jeunes femmes s'engouffrent dans l'escalier réverbérant l'écho de chants rituels provenant des profondeurs. Elles arrivent au niveau d'une grande salle où une douzaine de personnes en tenue cérémoniales récitent des chants impurs en langue païenne. Notant leur arrivée, les bras se tendent vers les deux femmes pour les saisir.
Elles tentent de résister mais ne peuvent rien face à cette marée s'abattant sur elles. Virginia est soulevée du sol pour être attachée à un autel imprégné de sang séché, tandis que Joséphine est emmenée auprès d'une figure jusqu'ici restée dans l'ombre.
La silhouette regarde Virginia, Joséphine la regarde à son tour. Comprenant que le cauchemar des histoires à faire peur de sa grand mère est en train de devenir réalité, elle se fige en voyant la personne se tenant aux côtés de Joséphine: c'est son grand père James Lee.
La tête de Virginia saute, voyant brièvement le monde tournoyer autour d'elle, soudain, c'est la nuit. Et tandis qu'un rituel antédiluvien se reproduit dans le sous sol d'une cabine de gardien, Bryan entend la porte d'entrée s'ouvrir.
Il voit Vladimir entrer, et, quelques secondes plus tard, sent un liquide chaud se répandre sur son torse. Il étouffe, sa vision se trouble, et la dernière chose qu'il aperçoit est le sabre à la lame ensanglantée de Vladimir se tenant devant lui. La dernière nuit tombe pour Bryan Mason.
Et sous les pieds de Vladimir, une procession macabre avance, menée par l'homme que l'on disait mort, chantant la naissance d'un nouveau mignon pour l'essaim du dieu araignée.
A ses côtés, Joséphine reçoit la bénédiction impie de son grand père: elle devient, sous les chants des fidèles, l'héritière du culte et de son sang maudit.