Blog sur le JDR, la littérature fantastique, des portraits de rôlistes, par un rôliste français vivant au Japon
13 Juin 2026
image de Pixabay en couverture
Dans les années 80 je découvrais les livres dont vous êtes le héros.
Dans les années 90 je découvrais le jeu de rôle, c'était Aventures Arcanes, de Sherdan de Sheratan. Le jeu de rôle le plus complet, le plus interminable qu'il m'avait été donné de jouer. Une première découverte qui m'a très vite fait tomber amoureux du jeu de rôle.
Puis le départ au Japon, en 2003; une longue pause jusqu'en 2016 où l'envie me reprend, mû par la motivation de faire travailler le français de mes enfants, et dont le propos a été développé dans cet article de 2021.
J'avais alors 40 ans.
10 ans plus tard, à l'heure où j'écris ces lignes, l'envie me prend de regarder en arrière cette décennie. D'en faire le bilan, d'en relever les changements qui se sont opérés dans ma pratique, et dans mes envies.
Je commençais la redécouverte du jeu de rôle avec mon fils, alors âgé de bientôt neuf ans. Ne sachant où trouver conseil, j'écris à Rôliste TV, qui me recommande Donjons et dragons, que je ne connaissais pas. Très vite, la trilogie du player's handbook, du dungeon master's guide et du monster manual trônait dans notre salon.
Avec mon fils, nous parcourions les pages du dernier ouvrage. Un monde nouveau s'ouvrait à nous, des monstres divers et variés qui faisaient chauffer notre imagination jusqu'à ébullition. Tous les deux nous jouions, sa soeur cadette nous rejoignait parfois, mais son intérêt n'était pas aussi vif que mon fils.
Nous jouions beaucoup tous les deux, un joueur, un maître de jeu, un personnage qui se construisait, à mesure que le monde autour de lui prenait forme, se complétait à mesure qu'il le parcourait, se complexifiait à chaque quête qu'il accomplissait. Je m'étais mis à dessiner des cartes pour situer ce monde, lui donner un visuel, de nouvelles terres à découvrir, des civilisations entières.
J'avais recommencé le jeu de rôle avec des séances solo, exclusives, et jamais je n'ai revécu de parties aussi belles: par la connection intime avec son enfant, mais aussi de voir son excitation et sa joie de voir son personnage évoluer librement dans un monde vivant, qui réagit à ses actions.
Il n'était pas confiné dans un pré-carré, ni poussé vers une issue répondant à un scénario pré-écrit. Tout se construisait dans l'instant, porté par l'improvisation, soutenu par un monde qui continuait à vivre, avec ou sans lui.
Puis nous avons ajouté à notre table l'Appel de Cthulhu, le deuxième jeu de rôle vers lequel j'avais naturellement été porté. Je connaissais Lovecraft du temps où le Mythe de Cthulhu avait été converti en jeu vidéo: Alone in the Dark, Shadow of the Comet.
Je découvrais la beauté des ouvrages, mon côté bibliophile m'ayant rendu très sensible, le soin de l'écriture, les illustrations magnifiques, la force et le poids de l'objet-art qui avait belle allure sur une étagère.
Et puis la faim insatiable créée par le jeu de rôle, tant pour le joueur que pour le maître de jeu, a déclenché cette vague d'achats compulsifs pour les financements participatifs. Je découvrais des jeux-objets encore plus beau: Maléfices, L'Empire des Cerisiers, des jeux qui nous emmenaient à toutes les époques, dans tous les styles de jeu inimaginables: l'horreur, le post-apocalyptique, la dystopie, la science fiction, l'historique, le burlesque, le dramatique.
L'envie de découvrir, d'essayer d'autres jeux, de tester les systèmes, du plus simple au plus complexe, trouver la combinaison qui satisfaisait joueurs et maîtres de jeu. Passant de 5 à 6 ouvrages de jeu de rôle, ce sont aujourd'hui environ 150 ouvrages de contexte, scénarios, campagnes, qui occupent une grande partie de ma bibliothèque.
La crise COVID créé un boom du jeu de rôle en ligne, me permettant de rencontrer d'autres joueurs, et de faire des parties ensemble. Je découvre Maléfices et un grand pan du répertoire de Hurlements. Les tables virtuelles deviennent sans frontières, jouant aussi bien avec la France que le Canada.
Des rôlistes français au Japon sont réunis dans un discord où quelques tables ont lieues, et devient à terme le vivier principal avec qui la même passion est partagée.
Dix ans plus tard, ma bibliothèque s'est bien remplie, les parties se sont multipliées et les systèmes se sont succédé. Pourtant, lorsque je regarde en arrière, ce ne sont pas les jeux qui me viennent à l'esprit.
Il y a un peu moins de 6 ans je commençais le blog de Senior Rôliste. L'objectif premier était de partager ma passion, pour m'aider à répondre à cette question qui me taraudait: pourquoi aimais-je autant le jeu de rôle ?
Après 110 articles au jour d'aujourd'hui, des portraits de rôlistes, d'acteurs du milieu, des retours sur des jeux, des réflexions et des récits de parties, je crois enfin avoir enfin trouvé la réponse.
Ce que j'aime dans le jeu de rôle ce n'est pas le jeu.
Ce sont les histoires que nous racontons autour d'un personnage.
Au fil du parcours de nombreux jeux et systèmes, je me suis découvert une affinité pour les mécaniques simples, moins simulationnistes, et davantage centrées sur la narration. Non pas parce que les règles seraient sans importance, mais parce qu'elles doivent à mes yeux, s'effacer derrière ce qui compte vraiment: le personnage.
La parole du joueur qui lui donne vie, les choix qu'il fait, les émotions qu'il exprime dans le moment, mais aussi les relations qu'il tisse avec les autres personnages et avec le monde qui l'entoure. Le personnage est un pion qui s'humanise, il devient un avatar du joueur, placé dans un contexte qu'il n'a jamais vécu et confronté à des situations qui mettent à l'épreuve ses valeurs, ses convictions et ses réactions.
C'est de là que naissent ces souvenirs durables, ceux dont on se souvient encore dix ans plus tard. La vie insufflée dans le personnage par un joueur investi, à mes yeux, vaut plus qu'une partie dont le scénario pré-écrit a été mené à son terme.
Sur ces dix dernières années, j'ai accumulé les jeux, les scénarios, les campagnes, les groupes de joueurs. Aujourd'hui, j'ai davantage envie de profondeur que de variété.
Ma passion d'écrire des récits de partie était un signe avant-coureur de cette conclusion. Des personnages, dont les joueurs se sont investis, qui ont vécu une histoire qui méritait d'être racontée.
Je me rends compte que j'ai moins envie de jouer dans de l'éphémère.
Jouer un personnage jetable ne m'attire plus.
Jouer une campagne dont le tracé est déjà décidé à l'avance ne me stimule plus.
Ce qui m'attire aujourd'hui, c'est l'histoire d'un personnage qui se construit au fil des années, à intervalle irréguliers, mais avec le même investissement. Un personnage qui change, qui échoue, qui réussit, qui vieillit parfois, et dont le destin n'est connu de personne, pas même du maître de jeu.
Lorsque je repense à ces premières parties avec mon fils, à ces mondes dessinés sur des feuilles de papier et à ces aventures qui se construisaient au gré de ses décisions, je me rends compte que ce qui me faisait tant aimer le jeu de rôle se trouvait déjà là.
Et dix ans plus tard, 110 articles plus tard, je crois avoir enfin trouvé ma réponse.
Un nouveau chapitre s'ouvre désormais. Peut-être le dernier, mais aussi celui dont je connais le moins la destination. Et après tout, n'est ce pas précisément ce que j'aime dans le jeu de rôle ?