Senior Rôliste

Blog sur le JDR, la littérature fantastique, des portraits de rôlistes, par un rôliste français vivant au Japon

Chroniques de Thanatos: Quinze Hivers

Quelque part au sud du royaume d’Hartdörf, Uyra Zhan attend au bord d’un sentier forestier. L’hiver s’est déjà bien installé dans la région, recouvrant les plaines d’un épais manteau de neige tandis que les branches des arbres ploient sous le poids de la poudre blanche.

Près d’elle, un feu crépite.

Elle attend.

Seule.

Du moins, pas tout à fait.

Autour de son poignet, un bracelet de peau reptilienne se transforme en lézard et se rapproche de la chaleur des flammes.

Urya

Uyra sait que quelqu’un doit venir. Thanatos lui a envoyé un signe : une vision soudaine où un loup géant éthéré lui est apparu à l’endroit même où elle se trouve désormais.

Des bruits de pas résonnent dans la forêt. Tantôt le craquement d’une branche sous une botte, tantôt les sabots d’un cheval, tantôt le murmure d’un voyageur cherchant à rester discret.

Deux hommes et une femme convergent vers la même croisée des chemins, attirés par la lumière du feu.

Uyra les dévisage.

Des animaux les accompagnent.

Un aigle sombre dans le sillage de l’ecclésiaste Samon.

Un taureau massif accompagnant Vahalad, chevalier fier et séducteur.

Une belette s’approchant à pas feutrés dans le sillage de Zyra, une chasseresse.

Ils prennent place autour du feu et gardent le silence quelques instants tandis que les animaux reprennent leur forme inanimée au plus près de leurs compagnons.

La conversation est frugale. Ils savent pourquoi ils sont là. Ils n’attendent plus que la direction à prendre pour accomplir leur devoir.

Samon

Des hurlements de loups résonnent au loin. Samon ressent une légère vibration provenant de son épée massive dans son dos. C’est le signe. Thanatos leur parle à travers les sons de la forêt et de sa faune. 

- Allons-y , dit Vahala, qui se redresse et propose à Samon et Urya d’utiliser sa monture et sa mule.

Zyra, elle, suit déjà l’écho des hurlements, s’enfonçant dans la forêt aussi furtivement qu’un rongeur.

Les cris de loups s’effacent pour laisser place à des pleurs de femme.

En contrebas d’une pente, une jeune femme dépose une poupée sur une stèle brisée. Un ancien vestige du culte de Thanatos.

La paysanne supplie le Dieu de la Mort, mais Zyra ne parvient pas à l’entendre.

Tentant de se rapprocher discrètement, elle avance à pas prudents sur la pente gelée.
Puis son pied dérape. 

Elle glisse dans la neige et termine sa course assise au pied de la stèle, juste devant la jeune femme.

Les deux se dévisagent quelques instants.

- Bonjour, finit par lâcher Zyra.

Zyra

La jeune paysanne se redresse, hésite. Elle ne connaît pas l’étrangère qui vient de lui tomber dessus - littéralement.
Plus haut, Vahala descend la pente pour rejoindre Zyra et se présenter à la jeune femme.

- Mes hommages gente Dame , lui dit il en lui prenant la main pour y déposer un baiser. Nous vous avons entendu pleurer, quelque chose ne va pas ? Pouvons nous vous aider en quoi que ce soit ?

Surprise par l’apparition et le geste galant soudain du beau chevalier, la jeune femme se confond en bafouillages. Mais l’arrivée de Samon la rend soudainement muette.

La robe de bure ne trompe pas, un moine krétien accompagnant un chevalier, et rencontrant une femme priant à une stèle de Thanatos est plus que suffisant pour l’envoyer au bûcher.

Samon observe la paysanne reprendre la poupée qu’elle avait laissée au pied de la stèle.

Manifestement, elle tente de se donner l’air d’une promeneuse ayant oublié ses affaires.

- Que se passe t-il? se contente de demander Samon.

La paysanne tente de se défaire en racontant qu’elle ne faisait que se promener. Mais Samon décide de ne plus laisser courir.

- Vous avez prié Thanatos…Et Thanatos vous a répondu. Dites nous ce qu’il se passe.

Frappée par les mots du moine, la jeune femme réalise qu’elle a devant elle des faucheurs de Thanatos. 

Ces errants qui hantent les histoires à faire peur les enfants. 

Ces voyageurs sans foyer qui parcourt le royaume pour prendre des vies, 

Mais aussi pour mettre au repos les aberrations qui hantent parfois les endroits reculés, abandonnés.

Vahalad surenchérit pour la rassurer et l’invite à leur dire ce qui la tourmente.

Vahalad

Elle raconte alors que son petit garçon, Elias, a disparu il y a maintenant plusieurs jours sans laisser de traces.

Depuis quelques temps, des enfants disparaissent du village. 

Parfois un en quelques années, parfois plusieurs en quelques mois.

Le village a organisé des battues pour retrouver l’enfant, mais aucune trace, ni celle d’un vêtement, ni même une trace de sang, encore moins d’un prédateur.

- Des loups, suggère Urya.

Mais la paysanne, du nom de Marta Weiss, confesse qu’il n’y a plus de loups dans la région depuis la grande épidémie de peste qui a frappé le pays il y a 15 ans.

En quinze ans, plus d’une dizaine d’enfants ont disparu sans laisser de traces.
Marta baisse les yeux vers la poupée qu’elle serre contre elle. 

- J’ai prié Thanatos pour qu’il me dise si Elias était encore en vie ou s’il avait déjà entrepris son Passage.

Sa voix tremble.

- J’ai prié pour qu’il me le rende si son heure n’était pas encore venue. 

Son regard passe d’un Faucheur à l’autre.

- Et puis vous êtes arrivés.

Les larmes lui montent aux yeux.

- Loué soit Thanatos!

Marta les invite au village, oubliant toute prudence face à l’émoi que pourrait provoquer l’arrivée de Faucheurs au village. 

Mais elle en voit en eux la réponse de Thanatos. Le Dieu de la Mort a répondu, et c’est désormais l’espoir qui renaît en elle, sans réaliser le prix que le village devra payer.

Le village, ressemblant davantage à un hameau de grande taille, s’étend dans une plaine bordant la forêt. Des maisons de bois se succèdent, les toits écrasés sous la neige. De certaines, des volutes de fumée montent paresseusement vers le ciel gris de l’hiver.

D’autres  semblent endormies, silencieuses derrière leurs volets clos.

Un peu plus haut, sur un promontoire, se dresse une demeure plus imposante: celle du chef du village.

Et au centre, se tient une petite chapelle krétienne de pierre.

Marta leur indique la seule auberge du hameau. Il y a encore de la lumière.

Là, une jeune aubergiste, Greta Holst, accueille les voyageurs. Vahalad tombe sous le charme.

Mettant à disposition une chambre avec quatre paillasses, Greta leur sert un repas simple composé de cervoise et d’une soupe assaisonnée d’épices et autres mets difficilement identifiables.

L’auberge n’est guère prospère. Les voyageurs sont rares. Mais 

- J’ai plein de réserves dans le cellier, vous manquerez de rien, même si ça date un peu, leur dit Greta avec un grand sourire.

Puis elle ressert la coupe de Vahalad, s’y attardant avec un soin particulier à ne pas renverser une seule goutte.

La nuit passe.

Le lendemain, les Faucheurs s’attèlent à la tâche. 

Interrogeant Greta, ils apprennent que les disparitions récentes des enfants ont eu lieu la nuit essentiellement. Les plus anciennes à l’occasion d’une cueillette, d’une promenade à la rivière ou dans la forêt. Sans jamais laisser de traces.

Pendant que Zyra part à la recherche d’indices sur le dernier enfant disparu, Samon parcourt le village avec son « troisième oeil ». Les traces sont partout.

Les traces de pas cachés sous la neige, les traces laissées sur les murs des bâtisses, des allers et venues brilliant d’une lumière grise sur le sol. Des non-morts sont venus ici.
Ou peut être ne sont ils jamais partis.

Un maléfice rôde dans le village mais la menace semble encore lointaine. Alors que les Faucheurs tentent de remonter les pistes trouvées, ils surprennent Greta en pleine discussion avec un groupe de cinq hommes. La jeune aubergiste leur désigne les voyageurs. 

Les cinq hommes se dirigent aussitôt vers eux. A leur tête, un homme massif d’un certain âge, drapé dans une épaisse  une cape de fourrure, escorté par trois gardes. 

Des paysans, sans doute. D’anciens soldats, certainement pour l’un d’entre eux. Mais un cinquième homme accompagne également le groupe: un ecclésiaste krétien, se tenant en retrait, le visage fermé exprimant davantage la méfiance que la curiosité.  

Son regard croise celui de Samon, et son hostilité devient aussitôt manifeste.

Le chef, Dieter Braun, leur souhaite la bienvenue et s’enquiert de la raison de leur visite au village. S’auto désignant comme l’autorité d’office du groupe, Vahalad s’exprime

- Je suis Vahalad Ross, et nous sommes ici pour vous aider à résoudre cette histoire sinistre d’enfants disparus, je pense que vous ne voyez aucun inconvénient à ce que nous prêtions main forte à votre village ?

- Par Dieu non, et c’est fort aimable et chevaleresque de votre part, Messire. Mais vous devez savoir que nous avons mené de longues battues avec les villageois. Nous connaissons les bois des environs, nous connaissons les rivières et ruisseaux et jamais nous n’avons retrouvé la moindre trace des enfants. Je ne dis pas cela pour vous décourager messire, seulement pour vous faire comprendre que nous avons perdu l’espoir de retrouver le petit Elias, et les autres avant lui…Mais si un miracle devait se produire, tout le village vous en serait éternellement reconnaissant.

Les Faucheurs repartent avec la bénédiction du chef. Mais avant cela, Samon ne lâche pas l’ecclésiaste du regard. L’homme se penche vers Dieter et lui glisse quelques mots à voix basse. Et ce qu’il dit les concerne. Des mots qui n’inspirent aucune sympathie. Dégoût, crainte, méfiance. Samon connaît cette expression. Il l’a déjà vue sur le visage de bien des hommes d’Eglise.

Son regard croise à nouveau celui du prêtre. Cette fois, il n’y a plus aucun doute. 

Celui là sait qui nous sommes. 

Samon hausse les épaules et rejoint ses compagnons.

Les pistes se perdant dans les plaines blanches, les Faucheurs cherchent de nouvelles informations auprès de Greta. Celle ci leur suggère d’aller voir Jorgen Falk, un vieux chasseur du village, plus vieux encore que Dieter.

L’homme en question, vivant à l’entrée du village dans une modeste baraque, les accueille au coin du feu et leur sert un alcool décapant.

Sur la disparition d’enfants, Jorgen reprendra ce qui est dit par le chef, à savoir que les battues n’ont rien donné. 

Que même lui, pourtant chasseur depuis des décennies, n’a jamais retrouve une seule trace suspecte. 

Jamais aucune trace d’enfant, ni même d’un prédateur.

- Et pourtant quelque chose rôde dans ces terres.

Son regard se perd un instant dans les flammes.

- Il y a bien une chose qui me travaille...A une demi journée d’ici se trouve le hameau abandonné de Dusseldürs, et plus précisément le couvent de Sainte Astrid. Plus personne n’y vit depuis la grande peste il y a quinze ans.

Il boit une nouvelle rasade d’alcool.

-Et pourtant…j’y ai vu des lumières la nuit.

Le couvent de Sainte Astrid servait jadis de refuge aux malades et aux orphelins. Il était ouvert à tous les voyageurs qui cherchaient une soupe et un lit pour la nuit. La révérende mère y était très appréciée, aimée.
Mais un jour une grande épidémie de peste a bouleversé la région. Décimant la population, le couvent s’est transformé très vite en maison de soins pour les malades.

Jorgen marque une pause.

- Et puis Dieter prend la décision radicale, un jour, de barricader de l’extérieur les portes et les fenêtres du couvent. Il avait pris la décision pour éradiquer l’épidémie après s’être assuré que tous les malades y avaient été mis. 

Il secoue la tête.

- Tout le monde est mort à l’intérieur…Le hameau entier avait été saigné à blanc par la maladie, il ne restait plus personne qui vive. Plus personne ne se rend là bas désormais. Pas difficile de comprendre pourquoi hein…

Il hausse les épaules.

- Après, est ce que Dieter a eu tort ? La maladie a cessé de se propager, c’était là le vrai résultat de cet acte terrible…horrible…mais nécessaire. Ulrich, qui était un moine à l’époque, et aujourd’hui notre prêtre, avait assuré que c’était la volonté de Dieu.

Les Faucheurs ont désormais leur destination. Jorgen leur indique la direction, et propose même de les accompagner aux abords du hameau abandonné.

Ils quittent le village ensemble peu après.

Une légère brise soulève la neige sur leur passage tandis que les dernières maisons disparaissent derrière eux.

Plus ils avancent, plus les traces des non morts aperçues par Samon plus tôt redeviennent visibles.

Comme si les non-morts avaient emprunté ce chemin la veille encore.

Après une longue marche, les bâtiments de Dusseldürs apparaissent enfin.

Volets clos, portes barricadées, fenêtres brisées, le hameau ressemble à une cité morte.

Un silence pesant règne sur les toitures éventrées. Et, dominant l’ensemble, s’élève le clocher du couvent.

Jorgen ne va pas plus loin.

- Je n’ai jamais mis les pieds dans le hameau et ce n’est pas aujourd’hui que je le ferais. Ce n’est pas de lâcheté. Appelez ça comme vous voudrez…

Les Faucheurs pénètrent dans le village silencieux. Traversant les faubourgs délaissés, ils approchent de la lourde porte d’entrée du couvent.

Devant, des débris, des planches brisées fixées sur le portail, rongées par le temps, le froid et la neige. Les vitraux ont été eux aussi condamnés de l’extérieur, comme Jorgen l’avait raconté.

Poussé par Urya, Vahalad se porte au devant du portail et le pousse. 

Il s’ouvre dans un grincement sec et bruyant. Le son résonne dans le hameau entier, puis le silence retombe.

L’entrée du couvent, un grand hall tenu par de vastes piliers, est empli de feuilles mortes, de lianes séchées, de débris. Mais aucune trace de corps dans ce qui, selon Jorgen, avait été la dernière demeure d’un village entier de pestiférés.

Au fond, une autre porte double close.

Et toujours ce silence.

La tension monte chez les Faucheurs, qui empoignent leurs armes.

Ils se dirigent vers la porte, qui s’ouvre sans résistance, et où une lumière vive les surprend. Après l’ombre et la grisaille du hall d’entrée, la clarté derrière cette porte est presque irréelle.

Au centre un patio, avec une fontaine coulant d’une eau translucide et fraîche. Les dalles du sol, en contraste frappant avec la pièce précédente, sont propres et reflétant la lueur du soleil entrant par le vitrail du plafond.

Rien ne devrait être ainsi. Pas dans un lieu abandonné depuis 15 ans. Au lieu de trouver la mort, l’endroit respire la vie.

Une religieuse passe le balai dans la cour, d’un geste lent et répété.

Elle s’interrompt. Semble remarquer la présence des Faucheurs.

Elle s’approche, et dévoile son visage.

Un visage décharné, à la chair tombant par endroits, des pustules noircies dans son cou et à d’autres endroits du corps. Les stigmates de la peste, 15 ans après.

- Bienvenue au couvent de Sainte Astrid. Etes vous en besoin de soins ou cherchez vous un endroit où vous reposez ? Nous avons également un bol de soupe et du pain pour ceux qui sont dans le besoin… récite machinalement la religieuse, le regard absent.

Les Faucheurs restent cois. Ils entendent des rires d’enfants provenant de la pièce au fond du patio. Samon parle le premier:

 - Où sont les enfants ?

- Les enfants sont en pleine leçon avec la Révérende Mère. 

Elle marque une pause.

- La Révérende mère va vous recevoir…suivez moi

Délaissant son balai, la religieuse escorte les Faucheurs vers la porte d’où provenaient les rires d’enfant.

A l’intérieur, ce sont une vingtaine d’enfants de 6 à 8 ans, assis sur des bancs, accoudés à des pupitres, et révisant l’alphabet sous la dictée d’une femme âgée. Son teint est blafard comme la neige, mais son sourire rayonne comme un soleil d’été. Sa voix est douce, chaleureuse, patiente.

Elle enseigne aux enfants les secrets de la lecture, comme si rien n’avait perturbé la leçon.

En entrant, les Faucheurs amènent avec eux un silence. Les enfants se tournent vers eux. La Révérende Mère pose sur eux un regard bienveillant.

- Bienvenue au couvent de Sainte Astrid leur dit elle.

Puis se tournant vers les enfants.

- Votre Révérende Mère a besoin de parler avec ces invités, nous allons suspendre la leçon pour aujourd’hui, allez jouer dans la cour avec les soeurs, les enfants.

En quelques instants, le silence studieux de la classe disparaît. Les enfants se lèvent dans un brouhaha joyeux et se précipitent vers le patio. Plusieurs religieuses les accompagnent et bientôt, les rires remplacent les récitations de l’alphabet. 

- Laissez nous ma soeur dit la Révérende Mère à la religieuse restée en retrait.

Celle ci s’exécute et ferme la porte derrière elle.

- Je suis la Révérende Mère Astrid Vinter, et je vous souhaite la bienvenue au couvent.

Elle marque une pause.

- Je vous attendais. 

Ces mots sont prononcés avec un sourire chaleureux, sans hostilité ni défiance.

Les Faucheurs, pris de court, hésitent à prendre la parole. C’est Vahalad qui brise le silence.

- Madame, nous sommes venus pour les enfants.

- Les enfants ? Ils sont en sécurité ici dans le couvent. Ici la peste ne les touche pas. Ils sont logés, nourris, éduqués, le couvent est le dernier refuge qui les a préservés toutes ces longues années des tourments de l’extérieur.

La Révérende Mère jette un regard vers la fenêtre barricadée.

- Mais, Révérende Mère, ces enfants ont des parents qui les aiment, ils les cherchent et veulent les retrouver.

La Révérende Mère se tourne vers Vahalad, le visage portant des signes de surprise, d’inquiétude.

- Comment cela ?

Son regard se perd quelques instants.

- Ces enfants sont des orphelins que nous avons recueillis. Ils étaient seuls au monde. C’est pour cela qu’ils sont ici.

Un sourire revient sur son visage.

- Ils sont sous la protection du Seigneur, et je n’ai fais que mon devoir envers ces petits anges. Les protéger, les nourrir, leur donner les moyens de survivre dans le monde avec une bonne éducation. ​​​​​​​

Samon s’avance.

- Mère Révérende. L’épidémie de peste a pris fin il y a quinze ans. Et ces enfants ont bel et bien des parents. Nous sommes venus ici à leur demande.

Le doute s’empare des traits de la Révérende Mère. Un silence court, mais qui paraît durer une éternité pour les faucheurs. Ses lèvres s’entrouvrent, mais aucun mot n’en sort.

Puis elle baisse la tete. Un soupir lui échappe. Un sourire las effleure ses lèvres. Le sourire d’une femme soudainement fatiguée.

- Ainsi, l’heure est enfin venue, dit elle

Elle pose un regard lourd de sens, et de compréhension, sur Samon. 

- J’ai triché la mort pendant si longtemps, ce n’était qu’une question de temps avant que Thanatos ne vienne réparer cette entorse au cycle des choses.

Soudain lasse, elle s’assied sur un tabouret.

- Toute ma vie j’ai dédiée mon existence à l’apaisement de la souffrance. Au nom de notre Seigneur compatissant, j’ai traité les malades du corps et de l’esprit. J’ai accueilli des enfants abandonnés de leurs parents, victimes de la guerre, de la famine. J’ai ouvert les portes du couvent aux nécessiteux et à ceux qui avaient faim.

Elle regarde avec la tendresse d’une mère chacun des Faucheurs.

- Quand nous avons été enfermée dans le couvent par les villageois, nous étions surpeuplés de malades. Les soeurs succombaient aux premiers symptômes tandis que les morts s’accumulaient, et que la maladie se propageait dans les murs de notre temple. J’ai senti la mort me saisir. Mais…

Elle regarde le sol, comme perdue dans ses pensées.

- Je ne pouvais me résoudre à laisser tous ces gens seuls dans la souffrance. Alors j’ai prié en mon for intérieur, j’ai refusé que la mort me prenne, de tout mon corps et de toute mon âme. Je voulais continuer ma mission, la mission du couvent. Ce pour quoi j’avais dédié toute ma vie. Je ne pouvais pas partir en laissant les choses dans cet état…

Le silence se fait.

Les Faucheurs se taisent. Les mots de la Révérende Mère prenant lentement racine dans leur esprit. 

Zyra se retourne. Les religieuses et les enfants sont là. 

Ils ont tout écouté. 

Ils sont venus sans que les Faucheurs en prenne conscience.

Mère Astrid se tourne vers les enfants.

- Mes enfants, mes petits êtres adorés. Il est temps pour vous de retourner chez vous. Ces gens sont venus vous chercher et vos parents se meurent d’inquiétude pour vous. ​​​​​​​

Elle se lève.

- De vous avoir ici avec nous a été le plus grand bonheur de ma vie. Je ne vous oublierais pas…Et n’oubliez pas vos leçons, elles vous serviront toute la vie.

S’adressant aux religieuses, elle fait un signe de tête leur intimant l’ordre de faire attendre les enfants dans le patio.

Puis elles reviennent, toutes. Referment la porte derrière elles.

Astrid pose son regard sur Samon.

- Mon frère, vous avez été un clerc de notre Eglise. Accepteriez vous de prendre ma dernière confession ?

Samon, dégainant sa large épée noire, s’approche de Mère Astrid, et fait un geste d’assentiment.

- Je vous écoute, ma fille.

Assise sur son tabouret, Astrid hoche la tête de gratitude.

- Pardonnez moi Seigneur parce que j’ai pêché. Je me suis soustraite à la mort pour continuer ce que je considérais être comme l’oeuvre du Seigneur, alors que je n’ai agi que par orgueil. J’ai causé la souffrance et le tourment de parents des enfants que j’ai fait enlevé pour nourrir mes envies égoïstes. Je demande votre absolution alors que mon heure arrive en ce jour.

Samon acquiesce.

- Je vous pardonne.

Il attend qu’Astrid lui donne le signal.

Découvrant sa nuque, elle redresse la tête vers le moine. Les yeux clos, un sourire apaisé sur les lèvres.

- Que votre volonté soit faite, dit elle.

Samon incline la tête.  Puis il exécute la sentence. L’épée noire décrit un arc silencieux. 

La tête tombe. 

Elle roule sur le sol, tandis que le corps de la Révérende Mère s’affaisse, avec celui des religieuses qui s’effondrent et se désagrègent.

En quelques instants il ne reste que de la poussière.

L’ombre reprend soudainement possession du couvent. 

La lumière décline. Les dalles se fissurent, les murs se recouvrent de moisissures.

La végétation desséchée envahit les pierres.

Quinze années d’abandon semblent rattraper les lieux en quelques instants.

Le temps s’était arrêté au couvent de Sainte Astrid, et venait enfin de reprendre sa marche.

De retour au village, une liesse bruyant accueille les Faucheurs. Les enfants retrouvent leurs parents, pour certains qu’ils n’avaient pas vu depuis quelques semaines. Mais pour d’autres, des années. Pendant quinze ans, les enfants n’ont pas vieilli, pendant que le reste du monde poursuivait sa course.

Les enfants disparus les premiers retrouvent des parents plus vieux, qu’ils ne reconnaissent pas.

D’autres enfants ne retrouvent aucun parent. 

Ils sont morts depuis longtemps.

Les disparus sont devenus orphelins.

Jorgen félicite et remercie les Faucheurs, mais insiste pour qu’ils reprennent leur route au plus vite. Leur nature n’étant plus un secret, ils demeurent, malgré leur aide, des indésirables.

Pour leur dernière nuit, ils la passent à l’auberge de Greta, pour qui Vahalad se trouve, décidément, beaucoup d’affinités, qui paraissent réciproques.

- Greta, je voudrais bien prendre un bain lui dit Vahalad.

- J’allais justement en prendre un monseigneur, souhaitez vous y aller le premier ?

D’un sourire complice, Vahalad lui répond, tout charmeur.

- Allez y d’abord Greta, je vous rejoins.

D’un sourire coquin, Greta s’exécute et part préparer le bain.

Rêvant de la nuit qu’il va passer dans les bras de la jeune aubergiste, Vahalad est interrompu par un impromptu.

Une belette noire mouchetée de blanc grogne devant la porte close où Greta s’en est allée.

Vahalad devient livide.

Samon a déjà compris.

Urya aussi.

Zyra le voit aussi désormais.

Thanatos exige un sacrifice. 

Et Greta a été choisie pour Zyra.

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