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Senior Rôliste

Blog sur le JDR et la littérature fantastique d'un rôliste français vivant au Japon

Portrait de Rôliste: L'Interprète

A l’instar d’un film au cinéma, on fait souvent peu de cas des noms qui défilent sur le générique de fin. Et on ne fait souvent que survoler, à tort, la page de ceux qui contribuent au jeu de rôle qu’on tient dans nos mains.

Si le jeu de rôle aujourd’hui connaît un tel engouement, ce n’est pas seulement le résultat d’une explosion créative localisée mais également de l’apport massif qui nous vient majoritairement des pays anglophones ; et ceux qui ne maîtrisent pas la langue seraient bien en peine d'en profiter sans une bonne traduction de ces jeux.

Sandy Julien est traducteur depuis 20 ans dans l’industrie et c’est à lui que l’on doit, entre autres œuvres récentes, la traduction de l’extraordinaire Alien et « quelques » autres références ici.

Comme nombre de rôlistes, Sandy découvre le jeu de rôle d’abord avec les « livres dont vous êtes le héros » au début de son adolescence. Une demi-douzaine d’ouvrages plus tard, niché entre les rayons de fusils de chasse et de canne à pêche, il tombe sur un ouvrage de l’Œil Noir ressemblant à s’y méprendre à un de ces livres jeux, et acquiert, sans le savoir, son premier scénario de la série intitulé « La forêt sans retour ».

« En lisant le livre, je n’ai rien compris. Cela faisait référence à plein de règles auxquelles je ne comprenais rien. Et après m’être renseigné, j’ai compris que ça allait avec une boîte de jeu que je me suis fait offrir par ma maman »

Son premier contact a été, à ses dires, « une explosion cérébrale ». Déjà bien enthousiasmé par les « livres dont vous êtes le héros », il découvre en plus cette magie où le lecteur devient celui qui raconte et vit l’histoire avec d’autres.

« J’ai commencé à jouer avec deux copains. Au début, on a commencé en suivant religieusement les règles et, nous laissant aller à l’enthousiasme, l’improvisation a transformé le jeu en un grand n’importe quoi jouissif et en une expérience inoubliable qui a changé ma vie »

Vivant dans un petit village dont la plus proche grande ville se situe à 35 km, Sandy, d’une famille modeste, reste la majeure partie de l’année au même endroit, emplissant ses journées de vacances avec une pratique intense du jeu de rôle. 

Ainsi, du matin au soir, le trio inséparable se retrouve pour jouer, inlassablement, en apportant dans leurs parties tout ce qui constituait leurs loisirs de l’époque, y mêlant une riche fiction nourrie de comics, films et séries.

« On en faisait quelque chose qui était à nous, ça a été une expérience stupéfiante qui nous a nourri intellectuellement ».

Avec un accès restreint aux jeux en général, Sandy fait avec ce qu’il trouve et s’en contente. Pouvant jouer jusqu’à épuisement, il découvre l’ivresse de la fatigue intellectuelle qui suit une journée entière de jeu de rôle et la source nouvelle d’une drogue du plaisir dont il ne pourra plus se passer.

« Le jeu de rôle est devenu pour moi aussi essentiel que la pratique de la course à pied pour un sportif, c’est devenu ma source de dopamine »

Il y trouvera également un refuge, « une soupape de sécurité », pour se ressourcer durant les périodes difficiles de l’adolescence, et à l’entrée dans l’âge adulte, période durant laquelle il jouera avec plus de profondeur.

« Quand on est ado, on a besoin de se mettre dans cet état de vulnérabilité émotionnelle qu’on partage ; on se dit qu’on est vulnérable mais on est ensemble et on partage quelque chose »

Dans les années 90, étudiant l’histoire à l’université, « la fascination de l’histoire va avec la fascination des histoires ! », il commence à traduire pour ses amis, qui ne parlent pas l’anglais, les règles du jeu Batman et DC séries.

En 1998 sort la Légende des 5 anneaux qui devient un véritable objet d’adoration. N’existant qu’en anglais, il en traduit une partie pour le rendre accessible à ses amis et y jouer ensemble. A la même époque, une parodie du jeu fait l’objet d’écrits réguliers sous la plume de Rich Wulf, qui sévissait sous le pseudo de Yasuki Garou. « Une équipe de bras cassés dont les histoires me faisaient hurler de rire et que je me suis mis à traduire sur mon blog ».

Des écrits qui commencent à attirer l’attention du milieu rôliste, avec un contact de Michaël Croitoriu qui lui propose de faire une traduction d’un supplément du jeu pour les éditions Asmodée. « Cette traduction n’était pas terrible, mais c’était un lancement ».

Il fait ainsi ses premiers pas dans le monde de la traduction rémunérée. Permettant d’arrondir ses fins de mois, elle restera un « à côté » pendant longtemps. Puis davantage d’opportunités suivront : la maison Edge lui proposera de traduire le jeu de cartes Munchkin, et d’autres projets intermittents.

Sandy Julien, l'Interprète

La traduction dans le jeu de rôle étant encore peu développée à l’époque, on pouvait difficilement la considérer comme un métier stable et à plein temps.

Outre les difficultés de cette réalité, s’ajoute le sentiment fragile de légitimité. N’ayant pas de diplôme de traducteur, dans une industrie encore jeune, il est longtemps habité par le syndrome de l’imposteur.

« Le jeu de rôle est bien moins considéré que la littérature et encore moins que la mal-aimée de la littérature qu’est la littérature fantastique. Le métier de traducteur n’est pas non plus très valorisé mais en plus, en tant que traducteur de jeux de rôles, on cumule les casseroles. Pendant longtemps, je ne me suis pas vanté d’être traducteur de jeux de rôle…»

Il devient pourtant traducteur à temps plein dans les années 2003, mu par les mots d’un ami « Tu ne peux pas gagner ta vie avec ton art ou tes compétences de traducteur tant que tu n’as pas sauté du nid et que tu n’es pas en situation périlleuse » en prenant la décision d’abandonner son travail alimentaire voué à l’impasse.

Cette décision entrainera un soudain épanouissement dans le choix qu’il a fait. Les contacts et propositions se multiplient, il travaillera pendant 7 ans pour Edge en qualité de relecteur et un peu traducteur puis il décidera de se recentrer sur la traduction en free-lance.

A ce jour, Sandy compte parmi ces noms qui figurent sur la première page des ouvrages traduits, ces ouvrages qui apportent du nouveau, nous font vivre des expériences nouvelles, nourrissent cette voracité intellectuelle qui vient avec la pratique du jeu.

La traduction, c’est « pouvoir retranscrire l’intention de l’auteur dans la langue traduite ». Mais le jeu de rôle a cette particularité de ne pas seulement être une traduction littéraire, c’est également la traduction d’un véritable manuel technique avec des systèmes qui s’étalent souvent sur plusieurs dizaines de pages ; un travail qui demande non seulement le respect de cette intention mais aussi une clarté limpide pour tout le côté technique ; un travail, enfin, aux défis linguistiques et pédagogiques et dont le résultat final ne doit laisser aucune trace, aucun soupçon de remaniement de l’original.

Après plus de 20 ans dans la traduction, Sandy se rend compte qu’à chaque fois qu’il croise un rôliste, il lui dit « Je suis forcément dans ta bibliothèque de jeu de rôles » et il m’avoue « Ce qui est rassurant, c’est qu’on se dit qu’on fait quelque chose d’utile ».

Il ne m’aura pas fallu 20 ans pour comprendre la valeur et l’importance du travail que les traducteurs comme Sandy nous apportent. Je retrouve chez lui, comme beaucoup d’acteurs dans l’industrie, parmi les rôlistes que je connais, ces qualités humaines qui nous réunissent autour de cette même passion faite de rêves, d’imagination et « d’explosion cérébrale » : cette envie de la partager, de vivre avec d’autres des expériences uniques qui nous nourrissent.

De pouvoir le vivre, le faire vivre à mes enfants en nous le rendant accessible dans notre langue, je ne peux que leur exprimer ma plus sincère gratitude.

Si la légitimité d’un travail qu’on accomplit devait se mesurer à un diplôme obtenu à la sortie d’une école homologuée, nous serions tous des faux car ce n’est pas la boîte à outils qui fait le travail, mais bien l’usage qu’on en fait et ce qu’on produit.

« Non scholae sed vitae discimus », c’est dans ce que notre travail apporte aux autres en terme d’expérience et d’enthousiasme qu’on mesure la vraie légitimité.

Petit témoignage d’admiration et de gratitude pour une profession qui construit peu à peu ses lettres de noblesse, à une période où le jeu de rôle n’a jamais été aussi florissant.

Avec cette étrange période du COVID-19 et des confinements qui ont suivi, « les gens reclus chez eux se sont rendu compte que la culture, dans une situation de crise, c’est ce qui te permet de préserver ta santé mentale », et avec lui un essor du jeu de rôle.

Ceux qui, aujourd’hui, contribuent à nous apporter du nouveau des pays anglophones (voire autre langues!), sont les Interprètes essentiels qui retirent les barrières, et nous ouvrent aux jeux de rôles du monde entier, la plus belle des activités culturelles.

Merci à toi enfin Sandy, pour ce beau et sincère témoignage.

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