Senior Rôliste

Blog sur le JDR, la littérature fantastique, des portraits de rôlistes, par un rôliste français vivant au Japon

Récit de partie Meute IV: L'odeur de la proie

Episode précédent: Le territoire a parlé

Etienne Loretta se régalait du repas servi par Nicolas. Le visage figé d'un petit sourire en coin, le nouveau pensionnaire avait l'air de ceux qui vous observent d'un oeil entendu, comme s'il susurrait un "on se comprend tous les deux". Son regard ne quittait pas Nicolas, seul avec lui dans la salle à manger.

Il tenta d'engager la conversation. Nicolas, lui, restait très réservé, préférant s'absorber dans la plonge et le bruit de la vaisselle.

-Ca vous est venu comme ça de vous installer ici ?

-Vous êtes marié ? Divorcé ?

-Vous avez des enfants ?

Les questions s'enchaînaient trop vite. Nicolas sentit l'agacement monter en lui. Il s'essuya les mains, releva la tête.

- Excusez moi.

Le ton était poli, mais sec et sans appel. Il lui souhaita une bonne journée et se détourna, laissant Loretta à son sourire en coin, toujours accroché à son visage.

Etienne termina tranquillement son repas, seul, puis prit possession de ses quartiers. 

***

Plus tard dans la soirée, Laure rendit visite à Laurent pour lui confier les informations qu'elle avait pu glaner sur la jeune victime.
Le tableau du crime se chargeait de nouveaux détails morbides, qui faisaient frissonner la jeune gendarme. D'après les analyses du légiste, la victime portait des traces de morsures - une dentition humaine - laissant penser que le tueur avait littéralement "goûté" des morceaux de celle ci.

-C'est pas tout, on a une nouvelle disparition à Saugues, une sage femme de 23 ans. Elle est pas rentrée chez elle après le travail ça fait déjà plus de 24 heures qu'elle a disparu...

Elle marqua une pause.

-Et puis il y a le corps du tueur qui est toujours dans la Truyère, un jour où l'autre il va finir par émerger.

Laurent la regarda, se forçant à adopter un air apaisant. Il eut un mouvement, comme pour lui prendre la main, joindre le geste à l'intention, puis se ravisa.

"Pour le corps, t'inquiètes pas, tu le trouveras plus là bas, on s'en est occupé. Considère que c'est un problème réglé".

Il sourit.

Laure se sentit décontenancée. Ce sourire n'était pas malsain, mais n'avait rien à faire, pas à ce moment précis.

Le lendemain matin, peu avant l'aube, Etienne sortit à 4 heures pour se promener dans les alentours, comme il l'avait annoncé aux propriétaires du gîte la veille.

Dans son sillage, un loup énorme le suivait. Roméo.

L'Alpha avait très peu goûté au fait que les réservations se soient enchaînées au gîte alors que des morts jonchaient les forêts. Et il n'aimait pas la tête de cet homme-là. Il devait en avoir le coeur net.

Plusieurs heures durant, il le suivit à distance, ce qui le mena dans un rayon de 4 km autour du gîte. Mais rien de suspect n'émergea du comportement un peu nerd d'Etienne, qui photographiait les cimes d'arbres et gribouillait dans son carnet.

Rien. Juste un homme qui marchait. Juste un homme qui contemplait la nature.

***

Les deux autres réservations ne tardèrent pas à se présenter au gîte, plus tard dans la matinée.

Emmanuelle Petiot et Frédéric Ustache firent leur arrivée séparément. La première dans les 8 heures, prétextant une conduite de Paris durant toute la nuit. Les traits tirés, encore vêtue de la fatigue du voyage, elle posa ses affaires lourdement comme si elle n'avait jamais vraiment dormi.
Le second arriva plus tranquillement, en provenance de Perpignan, sur les coups de 11 heures. Frédéric pris son temps, observa les lieux avant même de couper le moteur, puis descendit de voiture sans un mot de trop.

Bien qu'en cruel besoin de sommeil, Emmanuelle se fit apporter un petit déjeuner copieux, servi, cette fois avec entrain par Nicolas, qui n'avait pas manqué de remarquer le décolleté généreux de la jeune femme. Avant de gagner sa chambre pour récupérer la nuit manquée.

Frédéric, arrivé après le couchage d'Emmanuelle, dénota paradoxalement par son silence et sa discrétion. Scrutant les coins du plafond et les alentours, il n'eut à l'adresse de Roméo que ces mots:

- Vous n'avez pas de caméra dans ce gîte ?

Roméo leva les yeux vers le plafond. Il ne s'était jamais vraiment posé la question, et confirma d'un simple mouvement de la tête que non.

- Je demande parce que je n'aime pas être filmé...

Il marqua une pause.

-Votre gîte ferme à quelle heure ? Et vous avez la fibre ici ?

La discussion fut brusquement interrompue par la télévision. Le journal régional de France 3 annonçait une nouvelle disparition dans la ville de Saugues.

Roméo ne fit aucun commentaire. Le son de la télévision continua de dérouler les détails de la disparition, mais il n'écoutait déjà plus. Son esprit passait d'un invité à l'autre.
Des reporters ? Des touristes morbides ? 

Il savait que la région allait grouiller de ce genre de personnes. Attirées par la mort comme des mouches par la putréfaction. Trop d'attention. Trop de monde sur leur territoire de chasse.

Il coupa la télévision. 

Frédéric était resté là, un peu contrit par l'attitude du propriétaire, qui avait magistralement ignoré ses questions.

Il haussa les épaules et amena jusqu'à sa chambre en traînant derrière lui plusieurs bagages volumineux.

Ruminant ses pensées, Roméo fut interrompu par un appel téléphonique. C'était Jean-Mathieu, le chef de la meute de Saugues. Les deux alpha se connaissaient et entretenaient des relations de deux loups protecteurs de leur territoire.

- Roméo, on doit parler de la situation.

Un silence bref.

- Si tu es d'accord, nous venons à ton gîte.

Roméo n'hésita pas.

- Vous êtes les bienvenus. 

La communication s'interrompit.

Roméo resta un instant immobile, le téléphone encore en main. Il savait ce que cela signifiait: quand une meute rivale demande audience, ce n'est jamais pour de simples politesses. 

Il appela Nicolas et Laurent et leur demanda de rester à proximité. Une meute se devait de recevoir sur son territoire au complet.

***

La meute de Saugues ne tarda guère. Jean Mathieu était accompagné de son arrière grand mère, Adélaïde, ancienne alpha de la meute. Agée de 170 ans, elle ne les faisait pas. Sa présence imposait le silence, comme si le temps lui-même avait appris à la contourner avec précaution. 
A leurs côtés, se tenait Baptiste, fils de Jean Mathieu, futur Alpha, et dont le loup se montrait déjà sensiblement agité.

Roméo observa la scène un bref instant, puis intima à Laurent de surveiller Baptiste, au cas où celui-ci viendrait à perdre le contrôle.

- Cette histoire de fille retrouvée sur ton terrain, ça a fait du bruit, beaucoup trop de bruit Roméo. Comment se fait il que vous n'ayez pas pu rendre la chose plus discrète ?

Roméo ne cilla pas.

- Mon cher Jean Mathieu, tu m'excuseras, mais la fille on l'a trouvée par accident. Avec son tueur qui rentrait bien tranquillement chez lui.

Il marqua un temps. Regardant derrière lui pour s'assurer qu'ils étaient bien seuls

- On s'en est occupé. Il n'ira plus faire ses saloperies chez nous. Définitivement.

Jean Mathieu plissa le visage, visiblement surpris par la révélation. Il inspira longuement l'air alentour, puis fit quelque pas autour de l'Alpha, le regard verrouillé sur lui. 

Adélaïde brisa le silence.

- La mort de la petite a attiré l'attention des Luparis, qui ont renforcé leur surveillance à notre encontre. Ce genre de péripéties ne nous apporte rien de bon. Ni à nous... et encore moins à vous. Combien de temps encore avant que les Luparis ne vous trouvent ?

Elle se tourna vers son arrière-petit-fils.

- Et Jean Mathieu a, je crois, une requête à vous faire. Sans vouloir usurper ton autorité, Jean Mathieu. C'est simplement que nous sommes à l'extérieur, exposés. Et plus vite nous en aurons fini, le mieux cela vaudra pour tout le monde.

Roméo et Jean Mathieu acquiescèrent aux paroles de l'illustre louve. 

Jean Mathieu reprit:

- Il y a eu une autre disparition sur notre territoire. Une sage femme d'une vingtaine d'années. Nous nous sommes lancés à sa recherche, mais sa piste dépasse les limites de notre territoire.

Il soutint le regard de Roméo.

- Nous venons te demander la permission de poursuivre la traque chez toi.

Roméo n'hésita pas.

- Vous avez mon autorisation. Et si vous avez besoin de notre aide, n'hésitez pas. Nicolas ou Laurent pourront vous accompagner.

L'affaire était entendue. Sur un simple signe de tête de Jean Mathieu, Baptiste sortit un vêtement qu'il tendit à Laurent. Celui ci le porta à son visage et huma longuement.

Lorsqu'il revint vers son père, Baptiste s'arrêta net, interrompant sa marche devant une voiture.

Un grondement sourd monta de sa poitrine.

Laurent fut saisi d'un frisson soudain:  le loup venait de s'éveiller en lui, sans prévenir. La tension monta de plusieurs crans en l'espace de quelques secondes.

Baptiste tournait lentement autour du véhicule, le visage presque collé à la carrosserie, comme un prédateur certain de s'être rapproché de sa proie.

- L'odeur qui accompagnait la victime...

Il inspira une dernière fois.

- Elle est là.

Son regard se leva, droit vers le gîte.

Roméo grimaça.

Baptiste venait de désigner la voiture d'Emmanuelle.

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