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Senior Rôliste

Blog sur le JDR et la littérature fantastique d'un rôliste français vivant au Japon

Portrait de rôliste: Le Passeur

Nous avons tous vécu ces moments où une histoire contée nous a plongé dans ce monde, façonné sous sa dictée, dans notre imaginaire, pour y partir et la vivre au travers des yeux de ses personnages.

Dans le jeu de rôle, nous ne vivons pas cette histoire en observateur, mais bien en acteur, avec le pouvoir de la faire vivre, de changer son cours. Vivre l’expérience du jeu de rôle par la mise en ambiance, par la plongée dans le temps du récit, via la mise en scène pour une immersion de tous les sens, c’est là un autre aspect de la passion qui s’exprime.

Le jeu de rôle et le soin que l’on apporte à préparer, puis à raconter l’histoire que l’on vit, c’est le souci de laisser dans l’esprit des autres un souvenir encore plus fort de ce vécu par procuration.

L’ambiance, le frisson du jeu pour un souvenir impérissable, je crois n’avoir pas eu meilleure expérience dans ce domaine qu’au travers de Maléfices (article sur ce blog), avec Jean-Philippe Palanchini pour meneur, l’un des auteurs de sa 4ème édition, et qui me fait la joie d’en dire un peu plus sur l’importance qu’a eu le jeu de rôle dans sa vie.

Jeu de rôle à Provins

Enseignant de lettres modernes à la retraite, Jean-Philippe vit à proximité de la ville de Provins, un joyau aux murailles splendides, propices aux voyages dans le passé, et qui semble avoir été un lieu de passage ou de villégiature pour bon nombre d’auteurs du fantastique (dont Umberto Eco pour l’écriture d’une scène dans « Le Pendule de Foucault"). C’est aussi une ville où prend place l’une des manifestations du jeu de rôle les plus anciennes, et qui perdure depuis 35 ans. (Les Rencontres du Club Pythagore)

Initié par hasard, dans les années 80 par ses élèves, c’est lors d’une animation de Noël des éditions Descartes qu’il remporte son premier jeu de rôle nommé Maléfices, et dont l’explication d’en-tête sur ce qu’est un jeu de rôle le met sur les rails en feu de la passion.

« Maléfices, c’était l’ambiance qu’il me fallait pour que je plonge »

Cette importance cultivée de l’ambiance fait ses bourgeons en même temps que ceux de son adolescence. Il fait ses premiers pas dans le fantastique à Provins, plus précisément dans la maison d’un ami, qui avait appartenu à une tante de Jules Vernes, et où ce dernier venait d’ailleurs passer des vacances. Hasard ou destinée, c’est un premier contact avec une maison naturellement marquée par le sceau du mystère, du secret...

« Dans cette maison, des moulures de l’escalier basculaient pour donner sur des pièces cachées, la maison comportait quelques passages secrets où nous jouions à cache-cache »

Le secret attise la convoitise de se l’approprier pour en faire partie. Investissant un grenier avec ses amis, ils décident de l’aménager avec de vieux fauteuils, des tentures, « Une décoration à la Edgar Poe, un peu gothique », pour s’y réunir tous les mercredis.

"Le Carrousel des Maléfices"

« On passait toute l’après-midi à se lire à tour de rôle des nouvelles fantastiques à la lueur d’une bougie, et on se faisait de belles frayeurs »

Ce goût pour le fantastique s’affirme avec la découverte de Claude Seignolle, de Jean Ray, dont les histoires animent les soirées des jeunes adolescents, et pour Jean-Philippe, cela devient un plaisir qui ne le quittera plus.

Il découvre aussi les joies du théâtre en montant très tôt sur les planches, d’abord dans le cadre de spectacles familiaux aux veillées de Noël « J’ai été le petit Jésus ! », puis de façon plus « sérieuse », sur une grande scène et sous le feu de vrais projecteurs, lors du spectacle annuel donné aux personnes âgées et aux travailleurs de sa commune de Lorraine.

« Il y avait un repas, suivi d’une spectacle complet, avec des gens de tous talents venant des alentours, avec chants, pièces de théâtre, sketches, danse… Cet aspect « scène, costumes et projecteurs », c’est un côté théâtral qui ne m’a jamais quitté. »

Son départ de la Lorraine pour Provins met fin à son aventure théâtrale, pour un temps… Dans sa nouvelle maison, déconnecté de tous ses amis, il s’adonne alors assidument à une autre passion : la prestidigitation, la maîtrise de l’illusion, ce qu’il utilisera aussi plus tard dans sa façon de mener le jeu.

Le magicien "POK" - numéro à thème médiéval

C’est sa découverte de Maléfices qui parachève ce que le passionné de fantastique, l’acteur de théâtre et le magicien conspirait inconsciemment à devenir : un metteur en scène du fantastique. Le jeu de rôle l’entraîne sur le chemin initiatique de la maîtrise, une première prise en main qui lui fait prendre conscience de l’importance des aides de jeu, ces éléments d’ambiance qui concourent à une meilleure immersion.

« Je me suis amusé à réécrire les aides de jeu à la plume et j’ai vu l’effet que cela faisait sur les joueurs ».

Cette nouvelle passion, c’est dans le cadre d’un cercle restreint d’amis qu’il le partagera via le jeu de rôle dans un premier temps. Plaisir de la mise en scène, effets spéciaux, éléments de narration, c’est en meneur consciencieux et minutieux que Jean-Philippe construit l’ambiance de ses séances, afin de faire revivre ces frissons du mystère qui ont enrichi son adolescence. Car l’acteur, le magicien et le fantastique ne sont-ils pas les semeurs qui s’amusent à répandre le doute dans nos esprits crédules ?

« Semer le doute au travers du jeu de rôle, c’est la définition même du fantastique : le fantastique, c’est le doute »

Les aides de jeu pour une meilleure immersion

Mais ce plaisir ne vaut que s’il est partagé avec un plus grand nombre, les joueurs de Provins s’ouvrent à un public plus large en créant un club dédié : le Club Pythagore de Provins, en hommage au club du même nom dans Maléfices, et pour qui Michel Gaudo, l’auteur du jeu, viendra faire jouer en avant première le « Dompteur de Volcans », et, plus tard, le premier épisode de l’unique campagne écrite à ce jour pour Maléfices « Le Voile de Kali »,joué de nuit, à la lueur des chandelles, dans le donjon de la ville.

« On peut vivre des moments extraordinaires autour d’une table, la réaction des personnages joués par les joueurs contribue à la création d’une ambiance particulière et inoubliable »

Via le club se développera une activité forte autour du jeu de rôle, menant à des rencontres de gens de toute la France et d’ailleurs, qui donnera lieu à des amitiés solides et pérennes. Jean-Philippe me dit que le jeu de rôle est un loisir qui lui a beaucoup apporté, qui l’a nourri par le plaisir de faire jouer et de voir les gens revenir, et notamment dans le cadre des grandeurs natures (GN) de Provins.

La fibre de l’enseignant jamais très loin, il abordait le fantastique avec cette petite touche rôlistique, gardant le même entrain et souci de la mise en scène auprès de ses élèves, jouant de la narration pour graduer ses effets, et parfois en y ajoutant des tours de magie pour parfaire l’ambiance.

Effets spéciaux et illusion

« Je m’arrangeais toujours pour que mon début de séquence sur la littérature fantastique se passe en janvier, dans « le minuit de l’année » selon Maupassant, j’arrivais avec une lampe à pétrole le matin et je lisais aux élèves la nouvelle de Maupassant : « Apparitions », une nouvelle courte mais dense, qui captivait les élèves. »

Des séances qui, de temps à autre, se rappellent à son bon souvenir au hasard de rencontres dans la rue, au supermarché ou sur internet, quand des élèves, devenus adultes, l’accostent pour partager leurs souvenirs encore vivaces, le temps de quelques mots de gratitude.

Jeu et éducation ne sont pas incompatibles. « J’ai dit un jour que la profession d’enseignant est une profession de saltimbanque. S’il faut marcher sur les mains pour qu’un élève comprenne, pourquoi pas ? Le jeu pour moi, c’est aussi un biais pour l’apprentissage »

Jean-Philippe, par son plaisir de préparation en amont, nous fait aussi toucher du doigt les réalités de l’époque qu’il nous conte. Par une photo d’époque, par le fruit de la recherche dans les ouvrages d’histoire, par l’emploi d’une rue existante devenant le siège de phénomènes étranges, et que nous pourrions être amenés à arpenter, il sème dans notre réalité une pincée de rêve et de soupçon, des ancres bien réelles pour nous raccrocher au souvenir du plaisir partagé à la table du meneur, autour de laquelle il cherche dans ses parties ce qu’il nomme, empruntant un terme employé en littérature et en magie, « la suspension d’incrédulité ».

Outre Maléfices, il me mentionne le jeu Hurlements de Jean-Luc et Valérie Bizien, prenant place dans la France médiévale, et dont la particularité immersive donnera l’envie à beaucoup de ses joueurs de découvrir des vocations nouvelles, inspirées par les personnages qu’ils interprètent : l’un deviendra jongleur, l’autre cracheur de feu, ou joueur de vièle à roue, échassier, pour atteindre son apothéose en donnant vie à « la Caravane » lors de grandeurs nature à Provins.

Aujourd’hui à la retraite, Jean Philippe me confie le cœur de l’intention qui l’a amené à faire vivre la passion du jeu de rôle pendant plus de 35 ans.  « Maintenant que je suis arrivé au bout de ma carrière de prof, quand je me retourne sur mon expérience de vie, je me rends compte que j’ai toujours été, que je suis encore un « Passeur » : je « passe » les choses que j’aime, je propose et je partage. Ce qui m’intéresse, c’est de transmettre mes passions, le JdR, la magie : une des choses dont je me sens fier est d’avoir pu transmettre à nos deux fils l’amour des livres, de l’Histoire, l’amour de la culture. »

Jean-Philippe Palanchini, Le Passeur (et aussi Veneur!)

« J’espère avoir transmis aussi aux joueuses et joueurs qui se sont, un soir, assis à ma table de jeu le goût de ces histoires souvent vénéneuses, et ce frisson qui sied si bien au Fantastique… »

Et en effet, à nous, privilégiés d’avoir siégé à sa table, il nous aura transmis ce goût pour l’excellence du conte, le souci de faire passer un peu de ce fantastique, de ce rêve, dans notre quotidien, et raffermir le goût, le plaisir de partager ces moments avec les autres.

C’est là aussi, pour mes enfants, un héritage que je m’enorgueillis de leur laisser. Au détour d’une conversation, bien des années plus tard, quand ils seront adultes, la remémoration d’un évènement durant une partie de jeu de rôle, qui nous aura marqués, sera pour moi le doux rappel que nous aurons vécu des moments inoubliables dans la magie de l’imaginaire.

« Le meneur est comme un conteur, il t’emmène par son récit, dans son monde, tu le suis, tu t’évades. Il t’a embarqué dans un pays imaginaire. Il te noie dans le doute et cela ressort de la même démarche : c’est du jeu. J’ai le droit de mentir, de tromper grâce à l’illusion, c’est permis, parce qu’on joue…»

Merci à toi Jean-Philippe pour cet entretien émouvant !

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